Cette première scène est un prologue, mais elle est inséparable de la pièce; il fallait mettre en action l’instant où Jeanne d’Arc prend sa résolution solennelle: se contenter d’en faire un récit, ce serait ôter le mouvement et l’impulsion qui transportent le spectateur dans la disposition qu’exigent les merveilles auxquelles il doit croire.
La pièce de Jeanne d’Arc marche toujours d’après l’histoire, jusqu’au couronnement à Reims. Le caractère d’Agnès Sorel est peint avec élévation et délicatesse; il fait ressortir la pureté de Jeanne d’Arc: car toutes les qualités de ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses. Il y a un troisième caractère de femme qu’on ferait bien de supprimer en entier, c’est celui d’Isabeau de Bavière; il est grossier, et le contraste est beaucoup trop fort pour produire de l’effet. Il faut opposer Jeanne d’Arc à Agnès Sorel, l’amour divin à l’amour terrestre; mais la haine et la perversité, dans une femme, sont au-dessous de l’art; il se dégrade en les peignant.
Shakespeare a donné l’idée de la scène dans laquelle Jeanne d’Arc ramène le duc de Bourgogne à la fidélité qu’il doit à son roi; mais Schiller l’a exécutée d’une façon admirable. La vierge d’Orléans veut réveiller dans l’âme du duc cet attachement à la France, qui était si puissant alors dans tous les généreux habitants de cette belle contrée.
«Que prétends-tu? lui dit-elle: quel est donc l’ennemi que cherche ton regard meurtrier? Ce prince que tu veux attaquer est comme toi de la race royale; tu fus son compagnon d’armes. Son pays est le tien: moi-même, ne suis-je pas une fille de ta patrie? Nous tous que tu veux anéantir, ne sommes-nous pas tes amis? Nos bras sont prêts à s’ouvrir pour te recevoir, nos genoux à se plier humblement devant toi. Notre épée est sans pointe contre ton cœur; ton aspect nous intimide, et sous un casque ennemi, nous respectons encore dans tes traits la ressemblance avec nos rois».
Le duc de Bourgogne repousse les prières de Jeanne d’Arc, dont il craint la séduction surnaturelle.
«Ce n’est point, lui dit-elle, ce n’est point la nécessité qui me courbe à tes pieds, je n’y viens point comme une suppliante. Regarde autour de toi. Le camp des Anglais est en cendres, et vos morts couvrent le champ de bataille; tu entends de toutes parts les trompettes guerrières des Français: Dieu a décidé, la victoire est à nous. Nous voulons partager avec notre ami les lauriers que nous avons conquis. Oh! viens avec nous, noble transfuge; viens, c’est avec nous que tu trouveras la justice et la victoire: moi, l’envoyée de Dieu, je tends vers toi ma main de sœur. Je veux, en te sauvant, t’attirer de notre côté. Le ciel est pour la France. Des anges que tu ne vois pas combattent pour notre roi; ils sont tous parés de lis. L’étendard de notre noble cause est blanc aussi comme le lis, et la Vierge pure est son chaste symbole.
LE DUC DE BOURGOGNE.
«Les mots trompeurs du mensonge sont pleins d’artifices; mais le langage de cette femme est simple comme celui d’un enfant, et si le mauvais génie l’inspire, il sait lui souffler les paroles de l’innocence: non, je ne veux plus l’entendre. Aux armes! je me défendrai mieux en la combattant qu’en l’écoutant.
JEANNE.
«Tu m’accuses de magie! tu crois voir en moi les artifices de l’enfer! Fonder la paix, réconcilier les haines, est-ce donc là l’œuvre de l’enfer? La concorde viendrait-elle du séjour des damnés? Qu’y a-t-il d’innocent, de sacré, d’humainement bon, si ce n’est de se dévouer pour sa patrie? Depuis quand la nature est-elle si fort en combat avec elle-même, que le ciel abandonne la bonne cause et que le démon la défende? Si ce que je te dis est vrai, dans quelle source l’ai-je puisé? qui fut la compagne de ma vie pastorale? qui donc instruisit la simple fille d’un berger dans les choses royales? Jamais je ne m’étais présentée devant les souverains, l’art de la parole m’est étranger; mais à présent que j’ai besoin de t’émouvoir, une pénétration profonde m’éclaire; je m’élève aux pensées les plus hautes; la destinée des empires et des rois apparaît lumineuse à mes regards, et, à peine sortie de l’enfance, je puis diriger la foudre du ciel contre ton cœur».