A ces mots le duc de Bourgogne est ému, troublé. Jeanne d’Arc s’en aperçoit, et s’écrie: «Il a pleuré, il est vaincu; il est à nous». Les Français inclinent devant lui leurs épées et leurs drapeaux. Charles VII paraît, et le duc de Bourgogne se précipite à ses pieds.

Je regrette pour nous que ce ne soit pas un Français qui ait conçu cette scène; mais que de génie, et surtout que de naturel ne faut-il pas pour s’identifier ainsi avec tout ce qu’il y a de beau et de vrai dans tous les pays et dans tous les siècles!

Talbot, que Schiller représente comme un guerrier athée, intrépide contre le ciel même, méprisant la mort, bien qu’il la trouve horrible; Talbot, blessé par Jeanne d’Arc, meurt sur le théâtre en blasphémant. Peut-être eût-il mieux valu suivre la tradition, qui dit que Jeanne d’Arc n’avait jamais versé le sang humain, et triomphait sans tuer. Un critique, d’un goût pur et sévère, a reproché aussi à Schiller d’avoir montré Jeanne d’Arc sensible à l’amour, au lieu de la faire mourir martyre, sans qu’aucun sentiment l’eût jamais distraite de sa mission divine: c’est ainsi qu’il aurait fallu la peindre dans un poème; mais je ne sais si une âme tout à fait sainte ne produirait pas dans une pièce de théâtre le même effet que des êtres merveilleux ou allégoriques, dont on prévoit d’avance toutes les actions, et qui, n’étant point agités par les passions humaines, ne nous présentent point le combat ni l’intérêt dramatique.

Parmi les nobles chevaliers de la cour de France, le preux Dunois s’empresse le premier à demander à Jeanne d’Arc de l’épouser, et, fidèle à ses vœux, elle le refuse. Un jeune Montgommery, au milieu d’une bataille, la supplie de l’épargner, et lui peint la douleur que sa mort va causer à son père; Jeanne d’Arc rejette sa prière, et montre dans cette occasion plus d’inflexibilité que son devoir ne l’exige; mais au moment de frapper un jeune Anglais, Lionel, elle se sent tout à coup attendrie par sa figure, et l’amour entre dans son cœur. Alors toute sa puissance est détruite. Un chevalier noir comme le destin lui apparaît dans le combat, et lui conseille de ne pas aller à Reims. Elle y va néanmoins; la pompe solennelle du couronnement passe sur le théâtre; Jeanne d’Arc marche au premier rang, mais ses pas sont chancelants; elle porte en tremblant l’étendard sacré, et l’on sent que l’esprit divin ne la protège plus.

Avant d’entrer dans l’église, elle s’arrête et reste seule sur la scène. On entend de loin les instruments de fête qui accompagnent la cérémonie du sacre, et Jeanne d’Arc prononce des plaintes harmonieuses, pendant que le son des flûtes et des hautbois plane doucement dans les airs.

«Les armes sont déposées, la tempête de la guerre se tait, les chants et les danses succèdent aux combats sanguinaires. Des refrains joyeux se font entendre dans les rues; l’autel et l’église sont parés dans tout l’éclat d’une fête; des couronnes de fleurs sont suspendues aux colonnes: cette vaste ville ne contient qu’à peine le nombre des hôtes étrangers qui se précipitent pour être les témoins de l’allégresse populaire; un même sentiment remplit tous les cœurs; et ceux que séparait jadis une haine meurtrière se réunissent maintenant dans la félicité universelle: celui qui peut se nommer Français en est fier; l’antique éclat de la couronne est renouvelé, et la France obéit avec gloire au petit-fils de ses rois.

«C’est par moi que ce jour magnifique est arrivé, et cependant je ne partage point le bonheur public. Mon cœur est changé, mon coupable cœur s’éloigne de cette solennité sainte, et c’est vers le camp des Anglais, c’est vers nos ennemis que se tournent toutes mes pensées. Je dois me dérober au cercle joyeux qui m’entoure, pour cacher à tous la faute qui pèse sur mon cœur. Qui? moi! libératrice de mon pays, animée par le rayon du ciel, dois-je sentir une flamme terrestre? Moi, guerrière du Très-Haut, brûler pour l’ennemi de la France! puis-je encore regarder la chaste lumière du soleil!

«Hélas! comme cette musique m’enivre! Les sons les plus doux me rappellent sa voix, et leur enchantement semble m’offrir ses traits. Que l’orage de la guerre éclate de nouveau; que le bruit des lances retentisse autour de moi; dans l’ardeur du combat je retrouverai mon courage; mais ces accords harmonieux s’insinuent dans mon sein, et changent en mélancolie toutes les puissances de mon cœur.

«Ah! pourquoi donc ai-je vu ce noble visage? Dès cet instant j’ai été coupable. Malheureuse! Dieu veut un instrument aveugle; c’est avec des yeux aveugles que tu devais obéir. Tu l’as regardé, c’en est fait, la paix de Dieu s’est retirée de toi; et les pièges de l’enfer t’ont saisie. Ah! simple houlette des bergers, pourquoi vous ai-je échangée contre une épée? Pourquoi, reine du ciel, m’es-tu jamais apparue? Pourquoi donc ai-je entendu ta voix dans la forêt des chênes? Reprends ta couronne, je ne puis la mériter. Oui, je vois le ciel ouvert, je vois les bienheureux, et mes espérances sont dirigées vers la terre! O Vierge sainte, tu m’imposas cette vocation cruelle; pouvais-je endurcir ce cœur que le ciel avait créé pour aimer? Si tu veux manifester ta puissance, prends pour organes ceux qui, dégagés du péché, habitent dans ta demeure éternelle; envoie tes esprits immortels et purs, étrangers aux passions comme aux larmes. Mais ne choisis pas la faible fille, ne choisis point le cœur sans force d’une bergère. Que me faisaient les destins des combats et les querelles des rois! Tu as troublé ma vie, tu m’as entraînée dans les palais des princes, et là j’ai trouvé la séduction et l’erreur. Ah! ce n’était pas moi qui avais voulu ce sort».

Ce monologue est un chef-d’œuvre de poésie; un même sentiment ramène naturellement aux mêmes expressions; et c’est en cela que les vers s’accordent si bien avec les affections de l’âme: car ils transforment en une harmonie délicieuse ce qui pourrait paraître monotone dans le simple langage de la prose. Le trouble de Jeanne d’Arc va toujours croissant. Les honneurs qu’on lui rend, la reconnaissance qu’on lui témoigne, rien ne peut la rassurer, quand elle se sent abandonnée par la main toute-puissante qui l’avait élevée. Enfin, ses funestes pressentiments s’accomplissent, et de quelle manière!