«N’attache donc point ton cœur à ces biens dont la vie passagère est ornée. Si tu jouis, apprends à perdre, et si la fortune est avec toi, songe à la douleur».

Quand le frère apprend que celle dont il était amoureux, et pour laquelle il a tué son frère, est sa sœur, son désespoir n’a point de bornes, et il se résout à mourir. Sa mère veut lui pardonner, sa sœur lui demande de vivre; mais il se mêle à ses remords un sentiment d’envie qui le rend encore jaloux de celui qui n’est plus.

«Ma mère, dit-il, quand le même tombeau renfermera le meurtrier et la victime, quand une même voûte couvrira nos cendres réunies, ta malédiction sera désarmée. Tes pleurs couleront également pour tes deux fils: la mort est un puissant médiateur! elle éteint les flammes de la colère, elle réconcilie les ennemis, et la pitié se penche comme une sœur attendrie sur l’urne qu’elle embrasse».

Sa mère le presse encore de ne pas l’abandonner.—«Non, lui dit-il, je ne puis vivre avec un cœur brisé. Il faut que je retrouve la joie, et que je m’unisse avec les esprits libres de l’air. L’envie a empoisonné ma jeunesse; cependant tu partageais justement ton amour entre nous deux. Penses-tu que je pusse supporter maintenant l’avantage que tes regrets donnent à mon frère sur moi? La mort nous sanctifie; dans son palais indestructible, ce qui était mortel et souillé se change en un cristal pur et brillant; les erreurs de la misérable humanité disparaissent. Mon frère serait au-dessus de moi dans ton cœur, comme les étoiles sont au-dessus de la terre, et l’ancienne rivalité qui nous a séparés pendant la vie renaîtrait pour me dévorer sans relâche. Il serait par delà ce monde, il serait dans ton souvenir l’enfant chéri, l’enfant immortel».

La jalousie qu’inspire un mort est un sentiment plein de délicatesse et de vérité. Qui pourrait en effet triompher des regrets? Les vivants égaleront-ils jamais la beauté de l’image céleste que l’ami qui n’est plus a laissée dans notre cœur? Ne nous a-t-il pas dit:—Ne m’oubliez pas.—N’est-il pas là sans défense? Où vit-il sur cette terre, si ce n’est dans le sanctuaire de notre âme? Et qui, parmi les heureux de ce monde, s’unirait jamais à nous aussi intimement que son souvenir?

CHAPITRE XX
Guillaume Tell.

Le Guillaume Tell de Schiller est revêtu de ces couleurs vives et brillantes qui transportent l’imagination dans les contrées pittoresques où la respectable conjuration du Rütli s’est passée. Dès les premiers vers, on croit entendre résonner les cors des Alpes. Ces nuages qui partagent les montagnes, et cachent la terre d’en bas à la terre la plus voisine du ciel; ces chasseurs de chamois poursuivant leur proie légère à travers les abîmes; cette vie tout à la fois pastorale et guerrière, qui combat avec la nature, et reste en paix avec les hommes: tout inspire un intérêt animé pour la Suisse; et l’unité d’action, dans cette tragédie, tient à l’art d’avoir fait de la nation même un personnage dramatique.

La hardiesse de Tell est brillamment signalée au premier acte de la pièce. Un malheureux proscrit, que l’un des tyrans subalternes de la Suisse a dévoué à la mort, veut se sauver de l’autre côté du rivage, où il peut trouver un asile. L’orage est si violent qu’aucun batelier n’ose se risquer à traverser le lac pour le conduire. Tell voit sa détresse, se hasarde avec lui sur les flots, et le fait heureusement aborder à l’autre rive. Tell est étranger à la conjuration que l’insolence de Gessler fait naître. Stauffacher, Walther Fürst et Arnold de Melchtal préparent la révolte. Tell en est le héros, mais non pas l’auteur; il ne pense point à la politique, il ne songe à la tyrannie que quand elle trouble sa vie paisible; il la repousse de son bras, quand il éprouve son atteinte; il la juge, il la condamne à son propre tribunal; mais il ne conspire pas.

Arnold de Melchtal, l’un des conjurés, s’est retiré chez Walther; il a été obligé de quitter son père, pour échapper aux satellites de Gessler; il s’inquiète de l’avoir laissé seul; il demande avec anxiété de ses nouvelles, quand tout à coup il apprend que, pour punir le vieillard de ce que son fils s’est soustrait au décret lancé contre lui, les barbares, avec un fer brûlant, l’ont privé de la vue. Quel désespoir, quelle rage peut égaler ce qu’il éprouve! Il faut qu’il se venge. S’il délivre sa patrie, c’est pour tuer les tyrans qui ont aveuglé son père; et quand les trois conjurés se lient par le serment solennel de mourir ou d’affranchir leurs citoyens du joug affreux de Gessler, Arnold s’écrie:

«Oh! mon vieux père aveugle, tu ne peux plus voir le jour de la liberté; mais nos cris de ralliement parviendront jusqu’à toi. Quand des Alpes aux Alpes des signaux de feu nous appelleront aux armes, tu entendras tomber les citadelles de la tyrannie. Les Suisses, en se pressant autour de ta cabane, feront retentir à ton oreille leurs transports de joie, et les rayons de cette fête pénétreront encore jusque dans la nuit qui t’environne».