CHAPITRE XXII
Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, etc.
On donnait en Allemagne des drames bourgeois, des mélodrames, des pièces à grand spectacle, remplies de chevaux et de chevalerie. Gœthe voulut ramener la littérature à la sévérité de l’antique, et il composa son Iphigénie en Tauride, qui est le chef-d’œuvre de la poésie classique chez les Allemands. Cette tragédie rappelle le genre d’impression qu’on reçoit en contemplant les statues grecques; l’action en est si imposante et si tranquille, qu’alors même que la situation des personnages change, il y a toujours en eux une sorte de dignité qui fixe dans le souvenir chaque moment comme durable.
Le sujet d’Iphigénie en Tauride est si connu, qu’il était difficile de le traiter d’une manière nouvelle; Gœthe y est parvenu néanmoins, en donnant un caractère vraiment admirable à son héroïne. L’Antigone de Sophocle est une sainte, telle qu’une religion plus pure que celle des anciens pourrait nous la représenter. L’Iphigénie de Gœthe n’a pas moins de respect pour la vérité qu’Antigone; mais elle réunit le calme d’un philosophe à la ferveur d’une prêtresse: le chaste culte de Diane et l’asile d’un temple suffisent à l’existence rêveuse que lui laisse le regret d’être éloignée de la Grèce. Elle veut adoucir les mœurs du pays barbare qu’elle habite: et, bien que son nom soit ignoré, elle répand des bienfaits autour d’elle, en fille du roi des rois. Toutefois elle ne cesse point de regretter les belles contrées où se passa son enfance, et son âme est remplie d’une résignation forte et douce, qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre le stoïcisme et le christianisme. Iphigénie ressemble un peu à la divinité qu’elle sert, et l’imagination se la représente environnée d’un nuage qui lui dérobe sa patrie. En effet, l’exil, et l’exil loin de la Grèce, pouvait-il permettre aucune autre jouissance que celles qu’on trouve en soi-même! Ovide aussi, condamné à vivre non loin de la Tauride, parlait en vain son harmonieux langage aux habitants de ces rives désolées: il cherchait en vain les arts, un beau ciel, et cette sympathie de pensées qui fait goûter avec les indifférents même quelques-uns des plaisirs de l’amitié. Son génie retombait sur lui-même, et sa lyre suspendue ne rendait plus que des accords plaintifs, lugubre accompagnement des vents du nord.
Aucun ouvrage moderne ne peint mieux, ce me semble, que l’Iphigénie de Gœthe, la destinée qui pèse sur la race de Tantale, la dignité de ces malheurs causés par une fatalité invincible. Une crainte religieuse se fait sentir dans toute cette histoire, et les personnages eux-mêmes semblent parler prophétiquement, et n’agir que sous la main puissante des dieux.
Gœthe a fait de Thoas le bienfaiteur d’Iphigénie. Un homme féroce, tel que divers auteurs l’ont représenté, n’aurait pu s’accorder avec la couleur générale de la pièce; il en aurait dérangé l’harmonie. Dans plusieurs tragédies on met un tyran, comme une espèce de machine qui est la cause de tout; mais un penseur tel que Gœthe n’aurait jamais mis en scène un personnage, sans développer son caractère. Or une âme criminelle est toujours si compliquée, qu’elle ne pouvait entrer dans un sujet traité d’une manière aussi simple. Thoas aime Iphigénie; il ne peut se résoudre à s’en séparer, en la laissant retourner en Grèce avec son frère Oreste. Iphigénie pourrait partir à l’insu de Thoas: elle débat avec son frère, et avec elle-même, si elle doit se permettre un tel mensonge, et c’est là tout le nœud de la dernière moitié de la pièce. Enfin, Iphigénie avoue tout à Thoas, combat sa résistance, et obtient de lui le mot adieu, sur lequel la toile tombe.
Certainement ce sujet ainsi conçu est pur et noble, et il serait bien à souhaiter qu’on pût émouvoir les spectateurs, seulement par un scrupule de délicatesse; mais ce n’est peut-être pas assez pour le théâtre, et l’on s’intéresse plus à cette pièce quand on la lit que quand on la voit représenter. C’est l’admiration, et non le pathétique, qui est le ressort d’une telle tragédie; on croit entendre, en l’écoutant, un chant d’un poème épique; et le calme qui règne dans tout l’ensemble gagne presque Oreste lui-même. La reconnaissance d’Iphigénie et d’Oreste n’est pas la plus animée, mais peut-être la plus poétique qu’il y ait. Les souvenirs de la famille d’Agamemnon y sont rappelés avec un art admirable, et l’on croit voir passer devant ses yeux les tableaux dont l’histoire et la fable ont enrichi l’antiquité. C’est un intérêt aussi que celui du plus beau langage, et des sentiments les plus élevés. Une poésie si haute plonge l’âme dans une noble contemplation, qui lui rend moins nécessaire le mouvement et la diversité dramatiques.
Parmi le grand nombre des morceaux à citer dans cette pièce, il en est un dont il n’y a de modèle nulle part: Iphigénie, dans sa douleur, se rappelle un ancien chant connu dans sa famille, et que sa nourrice lui a appris dès le berceau; c’est le chant que les Parques font entendre à Tantale dans l’enfer. Elles lui retracent sa gloire passée, lorsqu’il était le convive des dieux, à la table d’or. Elles peignent le moment terrible où il fut précipité de son trône, la punition que les dieux lui infligèrent, la tranquillité de ces dieux qui planent sur l’univers, et que les plaintes des enfers ne sauraient ébranler; ces Parques menaçantes annoncent aux petits-fils de Tantale que les dieux se détourneront d’eux, parce que leurs traits rappellent ceux de leur père. Le vieux Tantale entend ce chant funeste dans l’éternelle nuit, pense à ses enfants, et baisse sa tête coupable. Les images les plus frappantes, le rythme qui s’accorde le mieux avec les sentiments, donnent à cette poésie la couleur d’un chant national. C’est le plus grand effort du talent, que de se familiariser ainsi avec l’antiquité et de saisir tout à la fois ce qui devait être populaire chez les Grecs, et ce qui produit, à la distance des siècles, une impression si solennelle.
L’admiration qu’il est impossible de ne pas ressentir pour l’Iphigénie de Gœthe, n’est point en contradiction avec ce que j’ai dit sur l’intérêt plus vif, et l’attendrissement plus intime que les sujets modernes peuvent faire éprouver. Les mœurs et les religions, dont les siècles ont effacé la trace, présentent l’homme comme un être idéal qui touche à peine la terre sur laquelle il marche; mais dans les époques et dans les faits historiques, dont l’influence subsiste encore, nous sentons la chaleur de notre existence, et nous voulons des affections semblables à celles qui nous agitent.
Il me semble donc que Gœthe n’aurait pas dû mettre dans sa pièce de Torquato Tasso la même simplicité d’action et le même calme dans les discours, qui convenaient à son Iphigénie. Ce calme et cette simplicité pourraient ne paraître que de la froideur et du manque de naturel, dans un sujet aussi moderne, sous tous les rapports, que le caractère personnel du Tasse et les intrigues de la cour de Ferrare.
Gœthe a voulu peindre, dans cette pièce, l’opposition qui existe entre la poésie et les convenances sociales; entre le caractère d’un poète et celui d’un homme du monde. Il a montré le mal que fait la protection d’un prince à l’imagination délicate d’un écrivain, lors même que ce prince croit aimer les lettres, ou du moins met son orgueil à passer pour les aimer. Cette opposition entre la nature exaltée et cultivée par la poésie, et la nature refroidie et dirigée par la politique, est une idée mère de mille idées.