Un homme de lettres placé dans une cour, doit se croire d’abord heureux d’y être; mais il est impossible qu’à la longue il n’éprouve pas quelques-unes des peines qui rendirent la vie du Tasse si malheureuse. Le talent qui ne serait pas indompté cesserait d’être du talent; et cependant il est bien rare que les princes reconnaissent les droits de l’imagination, et sachent tout à la fois la considérer et la ménager. On ne pouvait choisir un sujet plus heureux que le Tasse à Ferrare, pour mettre en évidence les différents caractères d’un poète, d’un homme de cour, d’une princesse et d’un prince, agissant dans un petit cercle avec toute l’âpreté d’amour-propre qui remuerait le monde. L’on connaît la sensibilité maladive du Tasse, et la rudesse polie de son protecteur Alphonse, qui, tout en professant la plus haute admiration pour ses écrits, le fit enfermer dans la maison des fous, comme si le génie qui part de l’âme devait être traité ainsi qu’un talent mécanique, dont on tire parti en estimant l’œuvre et en dédaignant l’ouvrier.
Gœthe a peint Léonore d’Este, la sœur du duc de Ferrare, que le poète aimait en secret, comme appartenant par ses vœux à l’enthousiasme, et par sa faiblesse à la prudence; il a introduit dans sa pièce un courtisan sage, selon le monde, qui traite le Tasse avec la supériorité que l’esprit d’affaires se croit sur l’esprit poétique, et qui l’irrite par son calme, et par l’habileté qu’il emploie à le blesser sans avoir précisément tort envers lui. Cet homme de sang-froid conserve son avantage, en provoquant son ennemi par des manières sèches et cérémonieuses, qui offensent sans qu’on puisse s’en plaindre. C’est le grand mal que fait une certaine science du monde; et, dans ce sens, l’éloquence et l’art de parler diffèrent extrêmement; car pour être éloquent, il faut dégager le vrai de toutes ses entraves, et pénétrer jusqu’au fond de l’âme où réside la conviction; mais l’habileté de la parole consiste, au contraire, dans le talent d’esquiver, de parer adroitement avec quelques phrases ce qu’on ne veut pas entendre, et de se servir de ces mêmes armes pour tout indiquer, sans qu’on puisse jamais vous prouver que vous ayez rien dit.
Ce genre d’escrime fait beaucoup souffrir une âme vive et vraie. L’homme qui s’en sert semble votre supérieur, parce qu’il sait vous agiter, tandis qu’il reste lui-même tranquille; mais il ne faut pas pourtant se laisser imposer par ces forces négatives. Le calme est beau quand il vient de l’énergie qui fait supporter ses propres peines; mais quand il naît de l’indifférence pour celles des autres, ce calme n’est rien qu’une personnalité dédaigneuse. Il suffit d’une année de séjour dans une cour ou dans une capitale, pour apprendre très facilement à mettre de l’adresse et même de la grâce dans l’égoïsme: mais pour être vraiment digne d’une haute estime, il faudrait réunir en soi, comme dans un bel ouvrage, des qualités opposées: la connaissance des affaires et l’amour du beau, la sagesse qu’exigent les rapports avec les hommes, et l’essor qu’inspire le sentiment des arts. Il est vrai qu’un tel individu en contiendrait deux; aussi Gœthe dit-il dans sa pièce, que les deux personnages qu’il met en contraste, le politique et le poète, sont les deux moitiés d’un homme. Mais la sympathie ne peut exister entre ces deux moitiés, puisqu’il n’y a point de prudence dans le caractère du Tasse, ni de sensibilité dans son concurrent.
La susceptibilité souffrante des hommes de lettres s’est manifestée dans Rousseau, dans le Tasse, et plus souvent encore dans les écrivains allemands. Les écrivains français en ont été plus rarement atteints. C’est quand on vit beaucoup avec soi-même et dans la solitude qu’on a de la peine à supporter l’air extérieur. La société est rude à beaucoup d’égards pour qui n’y est pas fait dès son enfance, et l’ironie du monde est plus funeste aux gens à talent qu’à tous les autres: l’esprit tout seul s’en tire mieux. Gœthe aurait pu choisir la vie de Rousseau pour exemple de cette lutte entre la société telle qu’elle est, et la société telle qu’une tête poétique la voit ou la désire; mais la situation de Rousseau prêtait beaucoup moins à l’imagination que celle du Tasse. Jean-Jacques a traîné un grand génie dans des rapports très subalternes. Le Tasse, brave comme ses chevaliers, amoureux, aimé, persécuté, couronné, et, jeune encore, mourant de douleur, à la veille de son triomphe, est un superbe exemple de toutes les splendeurs et de tous les revers d’un beau talent.
Il me semble que dans la pièce du Tasse les couleurs du Midi ne sont pas assez prononcées; peut-être serait-il très difficile de rendre en allemand la sensation que produit la langue italienne. Néanmoins c’est dans les caractères surtout qu’on retrouve les traits de la nature germanique plutôt qu’italienne. Léonore d’Este est une princesse allemande. L’analyse de son propre caractère et de ses sentiments, à laquelle elle se livre sans cesse, n’est point du tout dans l’esprit du Midi. Là l’imagination ne se replie point sur elle-même, elle avance sans regarder en arrière. Elle n’examine point la source d’un événement; elle le combat ou s’y livre, sans en rechercher la cause.
La Tasse est aussi un poète allemand. Cette impossibilité de se tirer d’affaire dans toutes les circonstances habituelles de la vie commune, que Gœthe attribue au Tasse, est un trait de la vie méditative et renfermée des écrivains du Nord. Les poètes du Midi n’ont pas d’ordinaire une telle incapacité; ils ont vécu plus souvent hors de la maison, sur les places publiques; les choses, et surtout les hommes, leur sont plus familiers.
Le langage du Tasse, dans la pièce de Gœthe, est souvent trop métaphysique. La folie de l’auteur de la Jérusalem ne venait pas de l’abus des réflexions philosophiques, ni de l’examen approfondi de ce qui se passe au fond du cœur; elle tenait plutôt à l’impression trop vive des objets extérieurs, à l’enivrement de l’orgueil et de l’amour; il ne se servait guère de la parole que comme d’un chant harmonieux. Le secret de son âme n’était point dans ses discours ni dans ses écrits: il ne s’était point observé lui-même, comment aurait-il pu se révéler aux autres? D’ailleurs il considérait la poésie comme un art éclatant, et non comme une confidence intime des sentiments du cœur. Il me semble manifeste, et par sa nature italienne, et par sa vie, et par ses lettres, et par les poésies même qu’il a composées dans sa captivité, que l’impétuosité de ses passions, plutôt que la profondeur de ses pensées, causait sa mélancolie; il n’y avait pas dans son caractère, comme dans celui des poètes allemands, ce mélange habituel de réflexion et d’activité, d’analyse et d’enthousiasme, qui trouble singulièrement l’existence.
L’élégance et la dignité du style poétique sont incomparables dans la pièce du Tasse, et Gœthe s’y est montré le Racine de l’Allemagne. Mais si l’on a reproché à Racine le peu d’intérêt de Bérénice, on pourrait, avec bien plus de raison, blâmer la froideur dramatique du Tasse de Gœthe: le dessein de l’auteur était d’approfondir les caractères, en esquissant seulement les situations; mais cela est-il possible? Ces longs discours pleins d’esprit et d’imagination, que tiennent tour à tour les différents personnages, dans quelle nature sont-ils pris? qui parle ainsi de soi-même et de tout? qui épuise à ce point ce qu’on peut dire, sans qu’il soit question de rien faire? Quand il arrive un peu de mouvement dans cette pièce, on se sent soulagé de l’attention continuelle qu’exigent les idées. La scène du duel entre le poète et le courtisan intéresse vivement; la colère de l’un et l’habileté de l’autre développent la situation d’une manière piquante. C’est trop exiger des lecteurs ou des spectateurs, que de leur demander de renoncer à l’intérêt des circonstances, pour s’attacher uniquement aux images et aux pensées. Alors il ne faut pas prononcer des noms propres, ni supposer des scènes, des actes, un commencement, une fin, tout ce qui rend l’action nécessaire. La contemplation plaît dans le repos; mais lorsqu’on marche, la lenteur est toujours fatigante.
Par une singulière vicissitude dans les goûts, les Allemands ont d’abord attaqué nos écrivains dramatiques, comme transformant en français tous leurs héros. Ils ont réclamé avec raison la vérité historique, pour animer les couleurs et vivifier la poésie; puis, tout à coup, ils se sont lassés de leurs propres succès en ce genre, et ils ont fait des pièces abstraites, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans lesquelles les rapports des hommes entre eux sont indiqués d’une manière générale, sans que le temps, le lieu, ni les individus y soient pour rien. C’est ainsi, par exemple, que dans la Fille naturelle, une autre pièce de Gœthe, l’auteur appelle ses personnages le duc, le roi, le père, la fille, etc., sans aucune autre désignation; considérant l’époque pendant laquelle l’événement se passe, le pays et les noms propres, presque comme des intérêts de ménage dont la poésie ne doit pas s’occuper.
Une telle tragédie est véritablement faite pour être jouée dans le palais d’Odin, où les morts ont coutume de continuer les occupations qu’ils avaient pendant leur vie; là le chasseur, ombre lui-même, poursuit l’ombre d’un cerf avec ardeur, et les fantômes des guerriers se battent sur le terrain des nuages. Il paraît que, pendant quelque temps, Gœthe s’est tout à fait dégoûté de l’intérêt dans les pièces de théâtre. L’on en trouvait dans de mauvais ouvrages; il a pensé qu’il fallait le bannir des bons. Néanmoins, un homme supérieur a tort de dédaigner ce qui plaît universellement; il ne faut pas qu’il abjure sa ressemblance avec la nature de tous, s’il veut faire valoir ce qui le distingue. Le point qu’Archimède cherchait pour soulever le monde est celui par lequel un génie extraordinaire se rapproche du commun des hommes. Ce point de contact lui sert à s’élever au-dessus des autres; il doit partir de ce que nous éprouvons tous, pour arriver à faire sentir ce que lui seul aperçoit. D’ailleurs, s’il est vrai que le despotisme des convenances mêle souvent quelque chose de factice aux plus belles tragédies françaises, il n’y a pas non plus de vérité dans les théories bizarres de l’esprit systématique. Si l’exagération est maniérée, un certain genre de calme est aussi une affectation. C’est une supériorité qu’on s’arroge sur les émotions de l’âme, et qui peut convenir dans la philosophie, mais point du tout dans l’art dramatique.