«Comme le bruit imposant de l’airain m’ébranle jusqu’au fond de l’âme! Quelles voix pures font tomber la coupe empoisonnée de ma main! Annoncez-vous, cloches retentissantes, la première heure du jour de Pâques? Vous, chœur! célébrez-vous déjà les chants consolateurs, ces chants que, dans la nuit du tombeau, les anges firent entendre, quand ils descendirent du ciel pour commencer la nouvelle alliance»?

Le chœur répète une seconde fois: Le Christ, etc.

Faust.

«Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la poussière? faites-vous entendre aux humains que vous pouvez consoler. J’écoute le message que vous m’apportez, mais la foi me manque pour y croire. Le miracle est l’enfant chéri de la foi. Je ne puis m’élancer dans la sphère d’où votre auguste nouvelle est descendue; et cependant, accoutumé dès l’enfance à ces chants, ils me rappellent à la vie. Autrefois un rayon de l’amour divin descendait sur moi, pendant la solennité tranquille du dimanche. Le bourdonnement sourd de la cloche remplissait mon âme du pressentiment de l’avenir, et ma prière était une jouissance ardente. Cette même cloche annonçait aussi les jeux de la jeunesse, et la fête du printemps. Le souvenir ranime en moi les sentiments enfantins qui nous détournent de la mort. Oh! faites-vous entendre encore, chants célestes! la terre m’a reconquis».

Ce moment d’exaltation ne dure pas; Faust est un caractère inconstant, les passions du monde le reprennent. Il cherche à les satisfaire, il souhaite de s’y livrer; et le diable, sous le nom de Méphistophélès, vient et lui promet de le mettre en possession de toutes les jouissances de la terre; mais en même temps il sait le dégoûter de toutes, car la vraie méchanceté dessèche tellement l’âme, qu’elle finit par inspirer une indifférence profonde pour les plaisirs aussi bien que pour les vertus.

Méphistophélès conduit Faust chez une sorcière, qui tient à ses ordres des animaux moitié singes et moitié chats (Meer-katzen). On peut considérer cette scène, à quelques égards, comme la parodie des Sorcières de Macbeth. Les Sorcières de Macbeth chantent des paroles mystérieuses, dont les sons extraordinaires font déjà l’effet d’un sortilège; les Sorcières de Gœthe prononcent aussi des mots bizarres, dont les consonnances sont artistement multipliées; ces mots excitent l’imagination à la gaîté, par la singularité même de leur structure; et le dialogue de cette scène, qui ne serait que burlesque en prose, prend un caractère plus relevé par le charme de la poésie.

On croit découvrir, en écoutant le langage comique de ces chats-singes, quelles seraient les idées des animaux s’ils pouvaient les exprimer, quelle image grossière et ridicule ils se feraient de la nature et de l’homme.

Il n’y a guère d’exemples dans les pièces françaises de ces plaisanteries fondées sur le merveilleux, les prodiges, les sorcières, les métamorphoses, etc.: c’est jouer avec la nature, comme dans la comédie de mœurs on joue avec les hommes. Mais il faut, pour se plaire à ce comique, n’y point appliquer le raisonnement, et regarder les plaisirs de l’imagination comme un jeu libre et sans but. Néanmoins ce jeu n’en est pas pour cela plus facile, car les barrières sont souvent des appuis; et quand on se livre en littérature à des inventions sans bornes, il n’y a que l’excès et l’emportement même du talent qui puissent leur donner quelque mérite; l’union du bizarre et du médiocre ne serait pas tolérable.

Méphistophélès conduit Faust dans les sociétés des jeunes gens de toutes les classes, et subjugue de différentes manières les divers esprits qu’il rencontre. Il ne les subjugue jamais par l’admiration, mais par l’étonnement. Il captive toujours par quelque chose d’inattendu et de dédaigneux dans ses paroles et dans ses actions; car la plupart des hommes vulgaires font d’autant plus de cas d’un esprit supérieur qu’il ne se soucie pas d’eux. Un instinct secret leur dit que celui qui les méprise voit juste.