Un écolier de Leipzig, sortant de la maison maternelle, et niais comme on peut l’être à cet âge dans les bons pays de l’Allemagne, vient consulter Faust sur ses études; Faust prie Méphistophélès de se charger de lui répondre. Il revêt la robe de docteur, et pendant qu’il attend l’écolier, il exprime seul son dédain pour Faust. «Cet homme, dit-il, ne sera jamais qu’à demi pervers, et c’est en vain qu’il se flatte de parvenir à l’être entièrement». En effet, une maladresse causée par des regrets invincibles entrave les honnêtes gens, quand ils se détournent de leur route naturelle, et les hommes radicalement mauvais se moquent de ces candidats du vice, qui ont bonne intention de faire le mal, mais qui sont sans talent pour l’accomplir.

Enfin l’écolier se présente, et rien n’est plus naïf que l’empressement gauche et confiant de ce jeune Allemand, qui arrive pour la première fois dans une grande ville, disposé à tout, et ne connaissant rien, ayant peur et envie de chaque chose qu’il voit; désirant de s’instruire, souhaitant fort de s’amuser, et s’approchant avec un sourire gracieux de Méphistophélès, qui le reçoit d’un air froid et moqueur; le contraste entre la bonhomie tout en dehors de l’un, et l’insolence contenue de l’autre, est admirablement spirituel.

Il n’y a pas une connaissance que l’écolier ne voulût acquérir, et ce qu’il lui convient d’apprendre, dit-il, c’est la science et la nature. Méphistophélès le félicite de la précision de son plan d’étude. Il s’amuse à décrire les quatre facultés: la jurisprudence, la médecine, la philosophie, et la théologie, de manière à embrouiller la tête de l’écolier pour toujours. Méphistophélès lui fait mille arguments divers, que l’écolier approuve tous les uns après les autres, mais dont la conclusion l’étonne, parce qu’il s’attend au sérieux et que le Diable plaisante toujours. L’écolier de bonne volonté se prépare à l’admiration, et le résultat de tout ce qu’il entend n’est qu’un dédain universel. Méphistophélès convient lui-même que le doute vient de l’enfer, et que les démons, ce sont ceux qui nient; mais il exprime le doute avec un ton décidé, qui, mêlant l’arrogance du caractère à l’incertitude de la raison, ne laisse de consistance qu’aux mauvais penchants. Aucune croyance, aucune opinion ne reste fixe dans la tête, après avoir entendu Méphistophélès, et l’on s’examine soi-même, pour savoir s’il y a quelque chose de vrai dans ce monde, ou si l’on ne pense que pour se moquer de tous ceux qui croient penser.

«Ne doit-il pas toujours y avoir une idée dans un mot? dit l’écolier.—Oui, si cela se peut, répond Méphistophélès; mais il ne faut pourtant pas trop se tourmenter là-dessus; car là où les idées manquent, les mots viennent à propos pour y suppléer».

L’écolier quelquefois ne comprend pas Méphistophélès, mais n’en a que plus de respect pour son génie. Avant de le quitter, il le prie d’écrire quelques lignes sur son Album; c’est le livre dans lequel, selon les bienveillants usages de l’Allemagne, chacun se fait donner une marque de souvenir par ses amis. Méphistophélès écrit ce que Satan a dit à Ève pour l’engager à manger le fruit de l’arbre de vie: Vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. «Je peux bien, se dit-il à lui-même, emprunter cette ancienne sentence à mon cousin le serpent; il y a longtemps qu’on s’en sert dans ma famille». L’écolier reprend son livre, et s’en va parfaitement satisfait.

Faust s’ennuie, et Méphistophélès lui conseille de devenir amoureux. Il le devient en effet d’une jeune fille du peuple, tout à fait innocente et naïve, qui vit dans la pauvreté avec sa vieille mère. Méphistophélès, pour introduire Faust auprès d’elle, imagine de faire connaissance avec une de ses voisines, Marthe, chez laquelle la jeune Marguerite va quelquefois. Cette femme a son mari dans les pays étrangers, et se désole de n’en point recevoir de nouvelles; elle serait bien triste de sa mort, mais au moins voudrait-elle en avoir la certitude; et Méphistophélès adoucit singulièrement sa douleur, en lui promettant un extrait mortuaire de son époux, bien en règle, qu’elle pourra, suivant la coutume, faire publier dans la gazette.

La pauvre Marguerite est livrée à la puissance du mal; l’esprit infernal s’acharne sur elle, et la rend coupable, sans lui ôter cette droiture de cœur qui ne peut trouver de repos que dans la vertu. Un méchant habile se garde bien de pervertir entièrement les honnêtes gens qu’il veut gouverner: car son ascendant sur eux se compose des fautes et des remords qui les troublent tour à tour. Faust, aidé par Méphistophélès, séduit cette jeune fille, singulièrement simple d’esprit et d’âme. Elle est pieuse, bien qu’elle soit coupable, et, seule avec Faust, elle lui demande s’il a de la religion.—«Mon enfant, lui dit-il, tu le sais, je t’aime. Je donnerais pour toi mon sang et ma vie; je ne voudrais troubler la foi de personne. N’est-ce pas là tout ce que tu peux désirer?

MARGUERITE.

«Non, il faut croire.

FAUST.