«Ainsi donc, tu ne crois rien.
FAUST.
«N’interprète pas mal ce que je dis, charmante créature: qui peut nommer la divinité et dire: Je la conçois? qui peut être sensible et ne pas y croire? Le soutien de cet univers n’embrasse-t-il pas toi, moi, la nature entière? Le ciel ne s’abaisse-t-il pas en pavillon sur nos têtes? la terre n’est-elle pas inébranlable sous nos pieds, et les étoiles éternelles, du haut de leur sphère, ne nous regardent-elles pas avec amour? Tes yeux ne se réfléchissent-ils pas dans mes yeux attendris? Un mystère éternel, invisible et visible, n’attire-t-il pas mon cœur vers le tien? Remplis ton âme de ce mystère, et quand tu éprouves la félicité suprême du sentiment, appelle-là, cette félicité, cœur, amour, Dieu, n’importe. Le sentiment est tout, les noms ne sont qu’un vain bruit, une vaine fumée, qui obscurcit la clarté des cieux».
Ce morceau, d’une éloquence inspirée, ne conviendrait pas à la disposition de Faust, si dans ce moment il n’était pas meilleur, parce qu’il aime, et si l’intention de l’auteur n’avait pas été, sans doute, de montrer combien une croyance ferme et positive est nécessaire, puisque ceux même que la nature a faits sensibles et bons, n’en sont pas moins capables des plus funestes égarements, quand ce secours leur manque.
Faust se lasse de l’amour de Marguerite comme de toutes les jouissances de la vie; rien n’est plus beau, en allemand, que les vers dans lesquels il exprime tout à la fois l’enthousiasme de la science et la satiété du bonheur.
FAUST, seul.
«Esprit sublime! tu m’as accordé tout ce que je t’ai demandé. Ce n’est pas en vain que tu as tourné vers moi ton visage entouré de flammes; tu m’as donné la magique nature pour empire, tu m’as donné la force de la sentir et d’en jouir. Ce n’est pas une froide admiration que tu m’as permise, mais une intime connaissance, et tu m’as fait pénétrer dans le sein de l’univers, comme dans celui d’un ami; tu as conduit devant moi la troupe variée des vivants, et tu m’as appris à connaître mes frères dans les habitants des bois, des airs et des eaux. Quand l’orage gronde dans la forêt, quand il déracine et renverse les pins gigantesques dont la chute fait retentir la montagne, tu me guides dans un sûr asile, et tu me révèles les secrètes merveilles de mon propre cœur. Lorsque la lune tranquille monte lentement vers les cieux, les ombres argentées des temps antiques planent à mes yeux sur les rochers, dans les bois, et semblent m’adoucir le sévère plaisir de la méditation.
«Mais je le sens, hélas! l’homme ne peut atteindre à rien de parfait; à côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, il faut que je supporte ce compagnon froid, indifférent, hautain, qui m’humilie à mes propres yeux, et d’un mot réduit au néant tous les dons que tu m’as faits. Il allume dans mon sein un feu désordonné qui m’attire vers la beauté; je passe avec ivresse du désir au bonheur; mais au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me fait regretter le désir».
L’histoire de Marguerite serre douloureusement le cœur. Son état vulgaire, son esprit borné, tout ce qui la soumet au malheur, sans qu’elle puisse y résister, inspire encore plus de pitié pour elle. Gœthe, dans ses romans et dans ses pièces, n’a presque jamais donné des qualités supérieures aux femmes, mais il peint à merveille le caractère de faiblesse qui leur rend la protection si nécessaire. Marguerite veut recevoir chez elle Faust à l’insu de sa mère, et donne à cette pauvre femme, d’après le conseil de Méphistophélès, une potion assoupissante qu’elle ne peut supporter, et qui la fait mourir. La coupable Marguerite devient grosse, sa honte est publique, tout le quartier qu’elle habite la montre au doigt. Le déshonneur semble avoir plus de prise sur les personnes d’un rang élevé, et peut-être cependant est-il encore plus redoutable dans la classe du peuple. Tout est si tranché, si positif, si irréparable parmi les hommes qui n’ont pour rien des paroles nuancées! Gœthe saisit admirablement ces mœurs, tout à la fois si près et loin de nous; il possède au suprême degré l’art d’être parfaitement naturel dans mille natures différentes.
Valentin, soldat, frère de Marguerite, arrive de la guerre pour la revoir; et quand il apprend sa honte, la souffrance qu’il éprouve, et dont il rougit, se trahit par un langage âpre et touchant à la fois. L’homme dur en apparence, et sensible au fond de l’âme, cause une émotion inattendue et poignante. Gœthe a peint avec une admirable vérité le courage qu’un soldat peut employer contre la douleur morale, contre cet ennemi nouveau qu’il sent en lui-même, et que ses armes ne sauraient combattre. Enfin, le besoin de la vengeance le saisit, et porte vers l’action tous les sentiments qui le dévoraient intérieurement. Il rencontre Méphistophélès et Faust, au moment où ils vont donner un concert sous les fenêtres de sa sœur. Valentin provoque Faust, se bat avec lui, et reçoit une blessure mortelle. Ses adversaires disparaissent, pour éviter la fureur du peuple.