En quittant un moment l'examen de la vanité, j'ai jugé jusqu'à l'éclat d'une grande renommée; mais que dirai-je de toutes ces prétentions à de misérables succès littéraires pour lesquels on voit tant de femmes négliger leurs sentiments et leurs devoirs? Absorbées par cet intérêt, elles abjurent, plus que les guerrières du temps de la chevalerie, le caractère distinctif de leur sexe; car il vaut mieux partager dans les combats les dangers de ce qu'on aime que de se traîner dans les luttes de l'amour-propre, exiger du sentiment des hommages pour la vanité, et puiser ainsi à la source éternelle pour satisfaire le mouvement le plus éphémère et le désir dont le but est le plus restreint. L'agitation que fait éprouver aux femmes une prétention plus naturelle, puisqu'elle tient de plus près à l'espoir d'être aimées; l'agitation que fait éprouver aux femmes le besoin de plaire par les agréments de leur figure, offre aussi le tableau le plus frappant des tourments de la vanité.
Regardez une femme au milieu d'un bal, désirant d'être trouvée la plus jolie, et craignant de n'y pas réussir. Le plaisir, au nom duquel on se rassemble, est nul pour elle: elle ne peut en jouir dans aucun moment; car il n'en est point qui ne soit absorbé et par sa pensée dominante, et par les efforts qu'elle fait pour la cacher. Elle observe les regards, les plus légers signes de l'opinion des autres, avec l'attention d'un moraliste et l'inquiétude d'un ambitieux; et voulant dérober à tous les yeux le tourment de son esprit, c'est à l'affectation de sa gaieté, pendant le triomphe de sa rivale, à la turbulence de la conversation qu'elle veut entretenir pendant que cette rivale est applaudie, à l'empressement trop vif qu'elle lui témoigne, c'est au superflu de ses efforts enfin qu'on aperçoit son travail. La grâce, ce charme suprême de la beauté, ne se développe que dans le repos du naturel et de la confiance; les inquiétudes et la contrainte ôtent les avantages mêmes qu'on possède; le visage s'altère par la contraction de l'amour-propre. On ne tarde pas à s'en apercevoir, et le chagrin que cause une telle découverte augmente encore le mal qu'on voudrait réparer. La peine se multiplie par la peine, et le but s'éloigne par l'action même du désir; et dans ce tableau, qui semblerait ne devoir rappeler que l'histoire d'un enfant, se trouvent les douleurs l'un homme, les mouvements qui conduisent au désespoir et font haïr la vie; tant les intérêts s'accroissent par l'intensité de l'attention qu'on y attache! tant la sensation qu'on éprouve naît du caractère qui la reçoit bien plus que de l'objet qui la donne!
Eh bien, à côté du tableau de ce bal, où les prétentions les plus frivoles ont mis la vanité dans tout son jour, c'est dans le plus grand événement qui ait agité l'espèce humaine, c'est dans la révolution de France qu'il faut en observer le développement complet: ce sentiment, si borné dans son but, si petit dans son mobile, qu'on pouvait hésiter à lui donner une place parmi les passions; ce sentiment a été l'une des causes du plus grand choc qui ait ébranlé l'univers. Je n'appellerai point vanité le mouvement qui a porté vingt-quatre millions d'hommes à ne pas vouloir des privilèges de deux cent mille: c'est la raison qui s'est soulevée, c'est la nature qui a repris son niveau. Je ne dirai pas même que la résistance de la noblesse à la révolution ait été produite par la vanité: le règne de la terreur a fait porter sur cette classe des persécutions et des malheurs qui ne permettent plus de rappeler le passé. Mais c'est dans la marche intérieure de la révolution qu'on peut observer l'empire de la vanité, du désir des applaudissements éphémères, du besoin de faire effet, de cette passion native de France, et dont les étrangers, comparativement à nous, n'ont qu'une idée très-imparfaite.—Un grand nombre d'opinions ont été dictées par l'envie de surpasser l'orateur précédent, et de se faire applaudir après lui; l'introduction des spectateurs dans la salle des délibérations a suffi seule pour changer la direction des affaires en France. D'abord on n'accordait aux applaudissements que des phrases; bientôt, pour obtenir ces applaudissements, on a cédé des principes, proposé des décrets, approuvé jusqu'à des crimes; et par une double et funeste réaction, ce qu'on faisait pour plaire à la foule, égarait son jugement, et ce jugement égaré exigeait de nouveaux sacrifices. Ce n'est pas d'abord à satisfaire des sentiments de haine et de fureur que des décrets barbares ont été consacrés, c'est aux battements de mains des tribunes; ce bruit enivrait les orateurs et les jetait dans l'état où les liqueurs fortes plongent les sauvages; et les spectateurs eux-mêmes qui applaudissaient, voulaient, par ces signes d'approbation, faire effet sur leurs voisins, et jouissaient d'exercer de l'influence sur leurs représentants. Sans doute, l'ascendant de la peur a succédé à l'émulation de la vanité, mais la vanité avait créé cette puissance qui a anéanti, pendant un temps, tous les mouvements spontanés des hommes. Bientôt après le règne de la terreur, on voyait la vanité renaître; les individus les plus obscurs se vantaient d'avoir été portés sur des listes de proscription. La plupart des Français qu'on rencontre, tantôt prétendent avoir joué le rôle le plus important, tantôt assurent que rien de ce qui s'est passé en France ne serait arrivé si l'on avait cru le conseil que chacun d'eux a donné dans tel lieu, à telle heure, pour telle circonstance. Enfin, en France, on est entouré d'hommes qui tous se disent le centre de cet immense tourbillon; on est entouré d'hommes qui tous auraient préservé la France de ses malheurs si on les avait nommés aux premières places du gouvernement; mais qui tous, par le même sentiment, se refusent à se confier à la supériorité, à reconnaître l'ascendant du génie ou de la vertu. C'est une importante question qu'il faut soumettre aux philosophes et aux publicistes, de savoir si la vanité sert ou nuit au maintien de la liberté dans une grande nation: elle met d'abord certainement un véritable obstacle à l'établissement d'un gouvernement nouveau; il suffit qu'une constitution ait été faite par tels hommes, pour que tels autres ne veuillent pas l'adopter: il faut, comme après la session de l'assemblée constituante, éloigner les fondateurs pour faire adopter les institutions; et cependant les institutions périssent si elles ne sont pas défendues par leurs auteurs. L'envie, qui cherche à s'honorer du nom de défiance, détruit l'émulation, éloigne les lumières, ne peut supporter la réunion du pouvoir et de la vertu, cherche à les diviser pour les opposer l'un à l'autre, et crée la puissance du crime, comme la seule qui dégrade celui qui la possède. Mais quand de longs malheurs ont abattu les passions, quand on a tellement besoin de lois, qu'on ne considère plus les hommes que sous le rapport du pouvoir légal qui leur est confié, il est possible que la vanité, alors qu'elle est l'esprit général d'une nation, serve au maintien des institutions libres. Comme elle fait haïr l'ascendant d'un homme, elle soutient les lois constitutionnelles, qui, au bout d'un temps très-court, ramènent les hommes les plus puissants à une condition privée; elle appuie en général ce que veulent les lois, parce que c'est une autorité abstraite, dont tout le monde a sa part, et dont personne ne peut tirer de gloire. La vanité est l'ennemie de l'ambition; elle aime à renverser ce qu'elle ne peut obtenir. La vanité fait naître une sorte de prétentions disséminées dans toutes les classes, dans tous les individus, qui arrête la puissance de la gloire, comme les brins de paille repoussent la mer des côtes de la Hollande. Enfin, la vanité de tous sème de tels obstacles, de telles peines dans la carrière publique de chacun, qu'au bout d'un certain temps le grand inconvénient des républiques, le besoin qu'elles donnent de jouer un rôle, n'existera peut-être plus en France: la haine, l'envie, les soupçons, tout ce qu'enfante la vanité, dégoûtera pour jamais l'ambition des places et des affaires; on ne s'en approchera plus que par amour pour la patrie, par dévouement à l'humanité; et ces sentiments généreux et philosophiques rendent les hommes impassibles comme les lois qu'ils sont chargés d'exécuter. Cette espérance est peut-être une chimère, mais je crois vrai que la vanité se soumet aux lois, comme un moyen d'éviter l'éclat personnel des noms propres, et préserve une nation nombreuse et libre, lorsque sa constitution est établie, du danger d'avoir un homme pour usurpateur.
NOTE QU'IL FAUT LIRE AVANT LE CHAPITRE DE L'AMOUR.
De tous les chapitres de cet ouvrage, il n'en est point sur lequel je m'attende à autant de critiques que sur celui-ci. Les autres passions ayant un but déterminé, affectent à peu près de la même manière tous les caractères qui les éprouvent; le mot d'amour réveille dans l'esprit de ceux qui l'entendent, autant d'idées diverses que les impressions dont ils sont susceptibles. Un très-grand nombre d'hommes n'ont connu ni l'amour de la gloire, ni l'ambition, ni l'esprit de parti, etc.; tout le monde croit avoir eu de l'amour, et presque tout le monde se trompe en le croyant: les autres passions sont beaucoup plus naturelles, et par conséquent moins rares que celle-là; car elle est celle où il entre le moins d'égoïsme. Ce chapitre, me dira-t-on, est d'une couleur trop sombre; la pensée de la mort y est presque inséparable du tableau de l'amour: et l'amour embellit la vie, et l'amour est le charme de la nature. Non, il n'y a point d'amour dans les ouvrages gais, il n'y a point d'amour dans les pastorales gracieuses.—Sans doute, et les femmes doivent en convenir, il est assez doux de plaire et d'exercer ainsi sur tout ce qui vous entoure une puissance due à soi seule, une puissance qui n'obtient que des hommages volontaires, une puissance qui ne se fait obéir que parce qu'on l'aime, et disposant des autres contre leur intérêt même, n'obtient rien que de l'abandon, et ne peut se délier du calcul. Mais qu'a de commun le jeu piquant de la coquetterie avec le sentiment de l'amour? Il se peut aussi que les hommes soient très-intéressés, très-amusés surtout, par l'attrait que leur inspire la beauté, par l'espoir ou la certitude de la captiver; mais qu'a de commun ce genre d'impression avec le sentiment de l'amour?—Je n'ai voulu traiter dans cet ouvrage que des passions; les affections communes dont il ne peut naître aucun malheur profond n'entraient point dans mon sujet, et l'amour, quand il est une passion, porte toujours à la mélancolie; il y a quelque chose de vague dans ses impressions, qui ne s'accorde point avec la gaieté; il y a une conviction intime au dedans de soi, que tout ce qui succède à l'amour est du néant, que rien ne peut remplacer ce qu'on éprouve; et cette conviction fait penser à la mort dans les plus heureux moments de l'amour. Je n'ai considéré que le sentiment dans l'amour, parce que lui seul fait de ce penchant une passion. Ce n'est pas le premier volume de la Nouvelle Héloïse, c'est le départ de Saint-Preux, la lettre de la Meillerie, la mort de Julie, qui caractérisent la passion dans ce roman.—Il est si rare de rencontrer le véritable amour du coeur, que je hasarderai de dire que les anciens n'ont pas eu l'idée complète de cette affection. Phèdre est sous le joug de la fatalité, les sensations inspirent Anacréon, Tibulle mêle une sorte d'esprit madrigalique à ses peintures voluptueuses; quelques vers de Didon, Ceyx et Alcyone dans Ovide, malgré la mythologie qui distrait l'intérêt en l'éloignant des situations naturelles, sont presque les seuls morceaux où le sentiment ait toute sa force, parce qu'il est séparé de toute autre influence. Les Italiens mettent tant de poésie dans l'amour, que tous leurs sentiments s'offrent à vous comme des images; vos yeux s'en souviennent plus que votre coeur. Racine, ce peintre de l'amour, dans ses tragédies sublimes à tant d'autres égards, mêle souvent aux mouvements de la passion des expressions recherchées qu'on ne peut reprocher qu'à son siècle: ce défaut ne se trouve point dans la tragédie de Phèdre; mais les beautés empruntées des anciens, les beautés de verve poétique, en excitant le plus vif enthousiasme, ne produisent pas cet attendrissement profond qui naît de la ressemblance la plus parfaite avec les sentiments qu'on peut éprouver. On admire la conception du rôle de Phèdre, on se croit dans la situation d'Aménaïde. La tragédie de Tancrède doit donc faire verser plus de larmes.—Voltaire, dans ses tragédies; Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse; Werther, des scènes de tragédies allemandes; quelques poètes anglais, des morceaux d'Ossian, etc., ont transporté la profonde sensibilité dans l'amour. On avait peint la tendresse maternelle, la tendresse filiale, l'amitié avec sensibilité, Oreste et Pylade. Niobé, la piété romaine, toutes les autres affections du coeur nous sont transmises avec les véritables sentiments qui les caractérisent: l'amour seul nous est représenté, tantôt sous les traits les plus grossiers, tantôt comme tellement inséparable ou de la volupté, ou de la frénésie, que c'est un tableau plutôt qu'un sentiment, une maladie plutôt qu'une passion de l'âme. C'est uniquement de cette passion que j'ai voulu parler; j'ai rejeté toute autre manière de considérer l'amour. J'ai recueilli, pour composer les chapitres précédents, ce que j'ai remarqué dans l'histoire ou dans le monde; en écrivant celui-ci, je me suis laissée aller à mes seules impressions; j'ai rêvé plutôt qu'observé: que ceux qui se ressemblent se comprennent.
CHAPITRE IV.
De l'amour.
Si l'Être tout-puissant qui a jeté l'homme sur cette terre a voulu qu'il conçût l'idée d'une existence céleste, il a permis que dans quelques instants de sa jeunesse il pût aimer avec passion, il pût vivre dans un autre, il pût compléter son être en l'unissant à l'objet qui lui était cher. Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destinée de l'homme, l'analyse de la pensée, la méditation de la philosophie, se sont perdues dans le vague d'un sentiment délicieux; la vie qui pèse était entraînante, et le but qui toujours paraît au-dessous des efforts, semblait les surpasser tous. L'on ne cesse point de mesurer ce qui se rapporte à soi; mais les qualités, les charmes, les jouissances, les intérêts de ce qu'on aime n'ont de terme que dans notre imagination. Ah! qu'il est heureux le jour où l'on expose sa vie pour l'unique ami dont notre âme a fait choix! le jour où quelque acte d'un dévouement absolu lui donne au moins une idée du sentiment qui oppressait le coeur par l'impossibilité de l'exprimer! Une femme, dans ces temps affreux dont nous avons vécu contemporains; une femme condamnée à mort avec celui qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage, marchait au supplice avec joie, jouissait d'avoir échappé au tourment de survivre, était fière de partager le sort de son amant, et présageant peut-être le terme où elle pouvait perdre l'amour qu'il avait pour elle, éprouvait un sentiment féroce et tendre qui lui faisait chérir la mort comme une réunion éternelle. Gloire, ambition, fanatisme, votre enthousiasme a des intervalles; le sentiment seul enivre chaque instant; rien ne lasse de s'aimer, rien ne fatigue dans cette inépuisable source d'idées d'émotions heureuses; et tant qu'on ne voit, qu'on n'éprouve rien que par un autre, l'univers entier est lui sous des formes différentes; le printemps, la nature, le ciel, ce sont les lieux qu'il a parcourus; les plaisirs du monde, c'est ce qu'il a dit; ce qui lui a plu, les amusements qu'il a partagés; ses propres succès à soi-même, c'est la louange qu'il a entendue, et l'impression que le suffrage de tous a pu produire sur le jugement d'un seul; enfin, une idée unique est ce qui cause à l'homme le plus grand bonheur ou la folie du désespoir. Rien ne fatigue l'existence autant que ces intérêts divers dont la réunion a été considérée comme un bon système de félicité; en fait de malheur on n'affaiblit pas ce qu'on divise: après la raison qui dégage de toutes les passions, ce qu'il y a de moins malheureux encore, c'est de s'abandonner entièrement à une seule. Sans doute ainsi l'on s'expose à recevoir la mort de ses propres affections; mais le premier but qu'on doit se proposer en s'occupant du sort des hommes, n'est pas la conservation de leur vie; le sceau de leur nature immortelle est de n'estimer l'existence physique qu'avec la possession du bonheur moral.
C'est par le secours de la réflexion, c'est en écartant de moi l'enthousiasme de la jeunesse, que je considérerai l'amour, ou, pour mieux m'exprimer, le dévouement absolu de son être aux sentiments, au bonheur, à la destinée d'un autre, comme la plus haute idée de félicité qui puisse exalter l'espérance de l'homme. Cette dépendance d'un seul objet affranchit si bien du reste de la terre, que l'être sensible qui a besoin d'échapper à toutes les prétentions de l'amour-propre, à tous les soupçons de la calomnie, à tout ce qui flétrit enfin dans les relations qu'on entretient avec les hommes, l'être sensible trouve dans cette passion quelque chose de solitaire et de concentré qui inspire à l'âme l'élévation de la philosophie et l'abandon du sentiment. On échappe au monde par des intérêts plus vifs que tous ceux qu'il peut donner; on jouit du calme de la pensée et du mouvement du coeur, et, dans la plus profonde solitude, la vie de l'âme est plus active que sur le trône des Césars. Enfin, à quelque époque de l'âge qu'on transportât un sentiment qui vous aurait dominé depuis votre jeunesse, il n'est pas un moment où d'avoir vécu pour un autre ne fût plus doux que d'avoir existé pour soi, où cette pensée ne dégageât tout à la fois des remords et des incertitudes. Quand on n'a pour but que son propre avantage, comment peut-on parvenir à se décider sur rien? le désir échappe, pour ainsi dire, à l'examen qu'on en fait; l'événement amène souvent un résultat si contraire à notre attente, que l'on se repent de tout ce qu'on a essayé, que l'on se lasse de son propre intérêt comme de toute autre entreprise. Mais quand c'est au premier objet de ses affections que la vie est consacrée, tout est positif, tout est déterminé, tout est entraînant: il le veut, il en a besoin, il en sera plus heureux; un instant de sa journée pourra s'embellir au prix de tels efforts. C'est assez pour diriger le cours entier de la destinée; plus de vague, plus de découragement, c'est la seule jouissance de l'âme qui la remplisse en entier, s'agrandisse avec elle, et, se proportionnant à nos facultés, nous assure l'exercice et la jouissance de toutes. Quel est l'esprit supérieur qui ne trouve pas dans un véritable sentiment le développement d'un plus grand nombre de pensées que dans aucun écrit, dans aucun ouvrage qu'il puisse ou composer ou lire? Le plus grand triomphe du génie c'est de deviner la passion; qu'est-ce donc qu'elle-même? Les succès de l'amour-propre, le dernier degré des jouissances de la personnalité, la gloire, que vaut-elle auprès d'être aimé? Qu'on se demande ce que l'on préférerait d'être Aménaïde ou Voltaire. Ah! tous ces écrivains, ces grands hommes, ces conquérants s'efforcent d'obtenir une seule des émotions que l'amour jette comme par torrent dans la vie; des années de peines et d'efforts leur valent un jour, une heure de cet enivrement qui dérobe l'existence; et le sentiment fait éprouver, pendant toute sa durée, une suite d'impressions aussi vives et plus pures que le couronnement de Voltaire, ou le triomphe d'Alexandre.
C'est hors de soi que sont les seules jouissances indéfinies. Si l'on veut sentir le prix de la gloire, il faut voir celui qu'on aime honoré par son éclat; si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune, il faut lui avoir donné la sienne; enfin, si l'on veut bénir le don inconnu de la vie, il faut qu'il ait besoin de votre existence, et que vous puissiez considérer en vous le soutien de son bonheur.