Avez-vous jamais rencontré Damon? Il est d'une naissance obscure, il le sait; il est certain que personne ne l'ignore; mais au lieu de dédaigner cet avantage par intérêt et par raison, il n'a qu'un but dans l'existence, c'est de vous parler des grands seigneurs avec lesquels il a passé sa vie; il les protège, de peur d'en être protégé; il les appelle par leur nom, tandis que leurs égaux y joignent leurs titres, et se fait reconnaître subalterne par l'inquiétude même de le paraître. Sa conversation est composée de parenthèses, principal objet de toutes ses phrases; il voudrait laisser échapper ce qu'il a le plus grand besoin de dire; il essaye de se montrer fatigué de tout ce qu'il envie; pour se faire croire à son aise, il tombe dans les manières familières; il s'y confirme, parce que personne ne compte assez avec lui pour le repousser; et tout ce dont il est flatté dans le monde est un composé du peu d'importance qu'on met à lui, et du soin qu'on a de ménager ses ridicules pour ne pas perdre le plaisir de s'en moquer. Sur qui produit-il l'effet qu'il souhaite? Sur personne: peut-être même il s'en doute, mais la vanité s'exerce pour elle-même; en voulant détromper l'homme vain, on l'agite, mais on ne le corrige pas; l'espérance renaît à l'instant même du dégoût, ou plutôt, comme il arrive souvent dans la plupart des passions, sans concevoir précisément de l'espérance, on ne peut se résigner au sacrifice.

Connaissez-vous Lycidas? Il a vieilli dans les affaires sans y prendre une idée, sans atteindre à un résultat; cependant il se croit l'esprit des places qu'il a occupées; il vous confie ce qu'ont imprimé les gazettes; il parle avec circonspection même des ministres du siècle dernier; il achève ses phrases par une mine concentrée, qui ne signifie pas plus que ses paroles; il a dans sa poche des lettres de ministres, d'hommes puissants, qui lui parlent du temps qu'il fait, et lui semblent une preuve de confiance; il frémit à l'aspect de ce qu'il appelle une mauvaise tête, et donne assez volontiers ce nom à tout homme supérieur; il a une diatribe contre l'esprit, à laquelle la majorité d'un salon applaudit presque toujours: C'est, vous dit-il, un obstacle à bien voir que l'esprit; les gens d'esprit n'entendent point les affaires. Lycidas, il est vrai que vous n'avez pas d'esprit, mais il n'est pas prouvé pour cela que vous soyez capable de gouverner un empire.

On tire très-souvent vanité des qualités qu'on n'a pas; on voit des hommes se glorifier des facultés spirituelles ou sensibles qui leur manquent. L'homme vain s'enorgueillit de tout lui-même indistinctement: C'est moi, c'est encore moi, s'écrie-t-il; cet enthousiasme d'égoïsme fait un charme à ses yeux de chacun de ses défauts.

Cléon est encore à cet égard un bien plus brillant spectacle; toutes les prétentions à la fois sont entrées dans son âme: il est laid, il se croit aimé; son livre tombe, c'est par une cabale qui l'honore; on l'oublie, il pense qu'on le persécute; il n'attend pas que vous l'ayez loué, il vous dit ce que vous devez penser; il vous parle de lui sans que vous l'interrogiez; il ne vous écoute pas si vous lui répondez; il aime mieux s'entendre, car vous ne pouvez jamais égaler ce qu'il va dire de lui-même. Un homme d'un esprit infini disait, en parlant de ce qu'on pouvait appeler précisément un homme orgueilleux et vain, En le voyant j'éprouve un peu du plaisir que cause le spectacle d'un bon ménage; son amour-propre et lui vivent si bien ensemble! En effet, quand l'amour-propre est arrivé à un certain excès, il se suffit assez à lui-même pour ne pas s'inquiéter, pour ne pas douter de l'opinion des autres; c'est presque une ressource qu'on trouve en soi, et cette foi en son propre mérite a bien quelques-uns des avantages de tous les cultes fondés sur une ferme croyance.

Mais puisque la vanité est une passion, celui qui l'éprouve ne peut être tranquille; séparé de toutes les jouissances impersonnelles, de toutes les affections sensibles, cet égoïsme détruit la possibilité d'aimer: il n'y a point de but plus stérile que soi-même; l'homme n'accroît ses facultés qu'en les dévouant au dehors de lui, à une opinion, à un attachement, à une vertu quelconque. La vanité, l'orgueil donnent à la pensée quelque chose de stationnaire qui ne permet pas de sortir du cercle le plus étroit; et cependant, dans ce cercle, il y a une puissance de malheur plus grande que dans toute autre existence dont les intérêts seraient plus multipliés. En concentrant sa vie on concentre aussi sa douleur, et qui n'existe que pour soi diminue ses moyens de jouir, en se rendant d'autant plus accessible à l'impression de la souffrance. On voit cependant à l'extérieur de certains hommes, de tels symptômes de contentement et de sécurité, qu'on serait tenté d'ambitionner leur vanité comme la jouissance véritable, puisque c'est la plus parfaite des illusions: mais une réflexion détruit toute l'autorité de ces signes apparents; c'est que de tels hommes, n'ayant pour objet dans la vie que l'effet qu'ils produisent sur les autres, sont capables, pour dérober à tous les regards les tourments secrets que des revers ou des dégoûts leur causent, d'un genre d'effort dont aucun autre motif ne donnerait le pouvoir. Dans la plupart des situations, le bonheur même fait partie du faste des hommes vains, ou s'ils avouaient une peine, ce ne serait jamais que celle qu'il est honorable de ressentir.

La vanité des hommes supérieurs les fait prétendre aux succès auxquels ils ont le moins de droit; cette petitesse des grands génies se retrouve sans cesse dans l'histoire: on voit des écrivains célèbres ne mettre de prix qu'à leurs faibles succès dans les affaires publiques; des guerriers, des ministres courageux et fermes, être avant tout flattés de la louange accordée à leurs médiocres écrits; des hommes qui ont de grandes qualités, ambitionner de petits avantages; enfin, comme il faut que l'imagination allume toutes les passions, la vanité est bien plus active sur les succès dont on doute, sur les facultés dont on ne se croit pas sûr. L'émulation excite nos qualités; la vanité se place en avant de tout ce qui nous manque. La vanité souvent ne détruit pas la fierté; et comme rien n'est si esclave que la vanité, et si indépendant, au contraire, que la véritable fierté, il n'est pas de supplice plus cruel que la réunion de ces deux sentiments dans le même caractère. On a besoin de ce qu'on méprise, on ne peut s'y soumettre, on ne peut s'en affranchir; c'est à ses propres yeux que l'on rougit, c'est à ses propres yeux que l'on produit l'effet que le spectacle de la vanité fait éprouver à un esprit éclairé et à une âme élevée. Cette passion, qui n'est grande que par la peine qu'elle cause, et ne peut qu'à ce seul titre marcher de pair avec les autres, se développe parfaitement dans les mouvements des femmes: tout en elles est amour ou vanité. Dès qu'elles veulent avoir avec les autres des rapports plus étendus ou plus éclatants que ceux qui naissent des sentiments doux qu'elles peuvent inspirer à ce qui les entoure, c'est à des succès de vanité qu'elles prétendent. Les efforts qui peuvent valoir aux hommes de la gloire et du pouvoir, n'obtiennent presque jamais aux femmes qu'un applaudissement éphémère, un crédit d'intrigue, enfin, un genre de triomphe du ressort de la vanité, de ce sentiment en proportion avec leurs forces et leur destinée c'est donc en elles qu'il faut l'examiner.

Il est des femmes qui placent leur vanité dans des avantages qui ne leur sont point personnels, tels que la naissance, le rang et la fortune: il est difficile de moins sentir la dignité de son sexe. L'origine de toutes les femmes est céleste, car c'est aux dons de la nature qu'elles doivent leur empire: en s'occupant de l'orgueil et de l'ambition, elles font disparaître tout ce qu'il y a de magique dans leurs charmes; le crédit qu'elles obtiennent, ne paraissant jamais qu'une existence passagère et bornée, ne leur vaut point la considération attachée à un grand pouvoir, et les succès qu'elles conquièrent ont le caractère distinctif des triomphes de la vanité: ils ne supposent ni estime, ni respect pour l'objet à qui on les accorde. Les femmes animent ainsi contre elles les passions de ceux qui ne voulaient penser qu'à les aimer. Le seul vrai ridicule, celui qui naît du contraste avec l'essence des choses, s'attache à leurs efforts: lorsqu'elles s'opposent aux projets, à l'ambition des hommes, elles excitent le vif ressentiment qu'inspire un obstacle inattendu; si elles se mêlent des intrigues politiques dans leur jeunesse, la modestie doit en souffrir; si elles sont vieilles, le dégoût qu'elles causent comme femmes nuit à leur prétention comme hommes. La figure d'une femme, quelle que soit la force ou l'étendue de son esprit, quelle que soit l'importance des objets dont elle s'occupe, est toujours un obstacle ou une raison dans l'histoire de sa vie: les hommes l'ont voulu ainsi. Mais plus ils sont décidés à juger une femme selon les avantages ou les défauts de son sexe, plus ils détestent de lui voir embrasser une destinée contraire à sa nature.

Ces réflexions ne sont point destinées, on le croira facilement, à détourner les femmes de toute occupation sérieuse, mais du malheur de se prendre jamais elles-mêmes pour but de leurs efforts. Quand la part qu'elles ont dans les affaires naît de leur attachement pour celui qui les dirige, quand le sentiment seul dicte leurs opinions, inspire leurs démarches, elles ne s'écartent point de la route que la nature leur a tracée: elles aiment, elles sont femmes: mais quand elles se livrent à une active personnalité, quand elles veulent ramener à elles tous les événements, et les considèrent sous le rapport de leur propre influence, de leur intérêt individuel, alors à peine sont-elles dignes des applaudissements éphémères dont les triomphes de la vanité se composent. Les femmes ne sont presque jamais honorées par aucun genre de prétentions; les distinctions de l'esprit même, qui sembleraient offrir une carrière plus étendue, ne leur valent souvent qu'une existence à la hauteur de la vanité. La raison de ce jugement inique ou juste, c'est que les hommes ne voient aucun genre d'utilité générale à encourager les succès des femmes dans cette carrière, et que tout éloge qui n'est pas fondé sur la base de l'utilité, n'est ni profond, ni durable, ni universel. Le hasard amène quelques exceptions; s'il est quelques âmes entraînées, ou par leur talent, ou par leur caractère, elles s'écarteront peut-être de la règle commune, et quelques palmes de gloire peuvent un jour les couronner; mais elles n'échapperont pas à l'inévitable malheur qui s'attachera toujours à leur destinée.

Le bonheur des femmes perd à toute espèce d'ambition personnelle. Quand elles ne veulent plaire que pour être aimées, quand ce doux espoir est le seul motif de leurs actions, elles s'occupent plus de se perfectionner que de se montrer, de former leur esprit pour le bonheur d'un autre que pour l'admiration de tous; mais quand elles aspirent à la célébrité, leurs efforts comme leurs succès éloignent le sentiment qui, sous des noms différents, doit toujours faire le destin de leur vie. Une femme ne peut exister par elle seule, la gloire même ne lui serait pas un appui suffisant; et l'insurmontable faiblesse de sa nature et de sa situation dans l'ordre social l'a placée dans une dépendance de tous les jours dont un génie immortel ne pourrait encore la sauver. D'ailleurs, rien n'efface dans les femmes ce qui distingue particulièrement leur caractère. Celle qui se vouerait à la solution des problèmes d'Euclide, voudrait encore le bonheur attaché aux sentiments qu'on inspire et qu'on éprouve; et quand elles suivent une carrière qui les en éloigne, leurs regrets douloureux, ou leurs prétentions ridicules, prouvent que rien ne peut les dédommager de la destinée pour laquelle leur âme était créée. Il semble que des succès éclatants offrent des jouissances d'amour-propre à l'ami de la femme célèbre qui les obtient; mais l'enthousiasme que ces succès font naître a peut-être moins de durée que l'attrait fondé sur les avantages les plus frivoles. Les critiques, qui suivent nécessairement les éloges, détruisent l'illusion à travers laquelle toutes les femmes ont besoin d'être vues. L'imagination peut créer, embellir par ses chimères un objet inconnu; mais celui que tout le monde a jugé ne reçoit plus rien d'elle. La véritable valeur reste, mais l'amour est plus épris de ce qu'il donne que de ce qu'il trouve. L'homme se complaît dans la supériorité de sa nature, et, comme Pygmalion, il ne se prosterne que devant son ouvrage. Enfin, si l'éclat de la célébrité d'une femme attire des hommages sur ses pas, c'est par un sentiment peut-être étranger à l'amour; il en prend les formes, mais c'est comme un moyen d'avoir accès auprès de la nouvelle puissance qu'on veut flatter. On approche d'une femme distinguée comme d'un homme en place; la langue dont on se sert n'est pas semblable, mais le motif est pareil. Quelquefois enivrés par le concours des hommages qui environnent la femme dont ils s'occupent, les adorateurs s'exaltent mutuellement; mais dans leur sentiment ils dépendent les uns des autres. Les premiers qui s'éloigneraient pourraient détacher ceux qui restent; et celle qui semble l'objet de toutes leurs pensées, s'aperçoit bientôt qu'elle retient chacun d'eux par l'exemple de tous. De quels sentiments de jalousie et de haine les grands succès d'une femme ne sont-ils pas l'objet! que de peines causées par les moyens sans nombre que l'envie prend pour la persécuter! La plupart des femmes sont contre elle par rivalité, par sottise, ou par principe. Les talents d'une femme, quels qu'ils soient, les inquiètent toujours dans leurs sentiments. Celles à qui les distinctions de l'esprit sont à jamais interdites, trouvent mille manières de les attaquer quand c'est une femme qui les possède; une jolie personne, en déjouant ces distinctions, se flatte de signaler ses propres avantages. Une femme qui se croit remarquable par la prudence et la mesure de son esprit, et qui, n'ayant jamais eu deux idées dans la tête, veut passer pour avoir rejeté tout ce qu'elle n'a jamais compris, une telle femme sort un peu de sa stérilité accoutumée, pour trouver mille ridicules à celle dont l'esprit anime et varie la conversation: et les mères de famille pensant, avec quelque raison, que les succès mêmes du véritable esprit ne sont pas conformes à la destination des femmes, voient attaquer avec plaisir celles qui en ont obtenu.

D'ailleurs, la femme qui, en atteignant à une véritable supériorité, pourrait se croire au-dessus de la haine, et s'élèverait par sa pensée au sort des hommes les plus célèbres, cette femme n'aurait jamais le calme et la force de tête qui les caractérisent; l'imagination serait toujours la première de ses facultés: son talent pourrait s'en accroître, mais son âme serait trop fortement agitée; ses sentiments seraient troublés par ses chimères, ses actions entraînées par ses illusions: son esprit pourrait mériter quelque gloire en donnant à ses écrits la justesse de la raison; mais les grands talents, unis à une imagination passionnée, éclairent sur les résultats généraux et trompent sur les relations personnelles. Les femmes sensibles et mobiles donneront toujours l'exemple de cette bizarre union de l'erreur et de la vérité, de cette sorte d'inspiration de la pensée qui rend des oracles à l'univers et manque du plus simple conseil pour soi-même. En étudiant le petit nombre de femmes qui ont de vrais titres à la gloire, on verra que cet effort de leur nature fut toujours aux dépens de leur bonheur. Après avoir chanté les plus douces leçons de la morale et de la philosophie, Sapho se précipita du haut du rocher de Leucade; Elisabeth, après avoir dompté les ennemis de l'Angleterre, périt victime de sa passion pour le comte d'Essex. Enfin, avant d'entrer dans cette carrière de gloire, soit que le trône des Césars, ou les couronnes du génie littéraire en soient le but, les femmes doivent penser que, pour la gloire même, il faut renoncer au bonheur et au repos de la destinée de leur sexe, et qu'il est dans cette carrière bien peu de sorts qui puissent valoir la plus obscure vie d'une femme aimée et d'une mère heureuse.