Il y a tant d'incertitude dans ce qu'on désire, de dégoût dans ce qu'on éprouve, qu'on ne peut concevoir comment on aurait le courage d'agir, si ses actions retournant à ses sensations, et ses sensations à ses actions, on savait si positivement le prix de ce qu'on fait, la récompense de ses efforts. Comment exister sans être utile, et se donner la peine de vivre quand personne ne s'affligerait de nous voir mourir!

Si l'avare, si l'égoïste sont incapables de ces retours sensibles, il est un malheur particulier à de tels caractères auquel ils ne peuvent jamais échapper; ils craignent la mort, comme s'ils avaient su jouir de la vie: après avoir sacrifié leurs jours présents à leurs jours à venir, ils éprouvent une sorte de rage en voyant s'approcher le terme de l'existence. Les affections du coeur augmentent le prix de la vie en diminuant l'amertume de la mort; tout ce qui est aride fait mal vivre et mal mourir. Enfin les passions personnelles sont de l'esclavage autant que celles qui mettent dans la dépendance des autres; elles rendent également impossible l'empire sur soi-même, et c'est dans le libre et constant exercice de cette puissance qu'est le repos et ce qu'il y a de bonheur.

Les passions qui dégradent l'homme, en resserrant son égoïsme dans ses sensations, ne produisent pas sans doute ces bouleversements de l'âme où l'homme éprouve toutes les douleurs que ses facultés lui permettent de ressentir; mais il ne reste aux peines causées par des penchants méprisables aucun genre de consolation; le dégoût qu'elles inspirent aux autres passe jusqu'à celui qui les éprouve. Il n'y a rien de plus amer dans l'adversité que de ne pas pouvoir s'intéresser à soi; l'on est malheureux sans trouver même de l'attendrissement dans son âme; il y a quelque chose de desséché dans tout votre être, un sentiment d'isolement si profond, qu'aucune idée ne peut se joindre à l'impression de la douleur: il n'y a rien dans le passé, il n'y a rien dans l'avenir, il n'y a rien autour de soi; on souffre à sa place, mais sans pouvoir s'aider de sa pensée, sans oser méditer sur les différentes causes de son infortune, sans se relever par de grands souvenirs où la douleur puisse s'attacher.

CHAPITRE VI.

De l'envie et de la vengeance.

Il est des passions qui n'ont pas précisément de but, et cependant remplissent une grande partie de la vie; elles agissent sur l'existence sans la diriger, et l'on sacrifie le bonheur à leur puissance négative: car, par leur nature, elles n'offrent pas même l'illusion d'un espoir et d'un avenir, mais seulement elles donnent le besoin de satisfaire l'âpre sentiment qu'elles inspirent: il semble que de telles passions ne soient composées que du mauvais succès de toutes; de ce nombre, mais avec des nuances différentes, sont l'envie et la vengeance.

L'envie ne promet aucun genre de jouissances, même de celles qui amènent du malheur à leur suite. L'homme qui a cette disposition voit, dans le monde beaucoup plus de sujets de jalousie qu'il n'en existe réellement; et pour se croire à la fois heureux et supérieur, il faudrait juger de son sort par l'envie que l'on inspire: c'est un mobile dont l'objet est une souffrance, et qui n'exerce l'imagination, cette faculté inséparable de la passion, que sur une idée pénible. La passion de l'envie n'a point de terme, parce qu'elle n'a point de but; elle ne se refroidit point, parce que ce n'est d'aucun genre d'enthousiasme, mais de l'amertume seule qu'elle s'alimente, et que chaque jour accroît ses motifs par ses effets: celui qui commence par haïr inspire une irritation propre à faire mériter sa haine qui d'abord était injuste. Les poètes se sont exercés sur tous les emblèmes de malheur qu'il fallait attachera l'envie. Quel triste sort, en effet, que celui d'une passion qui se dévore elle-même, et, poursuivie sans cesse par l'image de ce qui la blesse, ne peut se représenter une circonstance quelconque où elle trouverait du repos! Il y a tant de maux sur la terre cependant, qu'il semblerait que tout ce qui arrive dans le monde dût être une jouissance pour l'envie; mais elle est si difficile en malheurs, que s'il reste de la considération à côté des revers, un sentiment à travers mille infortunes, une qualité parmi des torts, si le souvenir de la prospérité relève dans la misère, l'envieux souffre et déteste encore: il démêle, pour haïr, des avantages inconnus à celui qui les possède; il faudrait, pour qu'il cessât de s'agiter, qu'il crût tout ce qui existe inférieur à sa fortune, à ses talents, à son bonheur même; et il a la conscience, au contraire, que nul tourment ne peut égaler l'impression aride et desséchante que sa passion dominatrice produit sur lui. Enfin l'envie prend sa source dans ce terrible sentiment de l'homme qui lui rend odieux le spectacle du bonheur qu'il ne possède pas, et lui ferait préférer l'égalité de l'enfer aux gradations dans le paradis. La gloire, la vertu, le génie viennent se briser contre cette force destructive; elle met une borne aux efforts, aux élans de la nature humaine: son influence est souveraine; car qui blâme, qui déjoue, qui s'oppose, qui renverse, qui se saisit enfin de la force destructive, finit toujours par triompher.

Mais le mal que l'envieux sait causer ne lui compose pas même un bonheur selon ses voeux; chaque jour la fortune ou la nature lui donnent de nouveaux ennemis; vainement il en fait ses victimes, aucun de ses succès ne le rassure, il se sent inférieur à ce qu'il détruit, il est jaloux de ce qu'il immole; enfin, à ses yeux mêmes, il est toujours humilié, et ce supplice s'augmente par tout ce qu'il fait pour l'éviter.

Il est une passion dont l'ardeur est terrible, une passion plus redoutable dans ce temps que dans tous les autres: c'est la vengeance. Il ne peut être question de bonheur positif obtenu par elle, puisqu'elle ne doit sa naissance qu'à une grande douleur, qu'on croit adoucir en la faisant partager à celui qui l'a causée; mais il n'est personne qui, dans diverses circonstances de sa vie, n'ait ressenti l'impulsion de la vengeance. Elle dérive immédiatement de la justice, quoique ses effets y soient souvent si contraires. Faire aux autres le mal qu'ils vous ont fait, se présente d'abord comme une maxime équitable; mais ce qu'il y a de naturel dans cette passion ne rend ses conséquences ni plus heureuses, ni moins coupables: c'est à combattre les mouvements involontaires qui entraînent vers un but condamnable que la raison est particulièrement destinée; car la réflexion est autant dans la nature que l'impulsion.

Il est certain d'abord qu'on soutient difficilement l'idée de savoir heureux l'objet qui vous a plongé dans le désespoir. Ce tableau vous poursuit, comme, par un mouvement contraire, l'imagination de la pitié offre la peinture des douleurs qu'elle excite à soulager. L'opposition de votre peine et de la félicité de votre ennemi produit dans le sang un véritable soulèvement.