Ce qu'on a le plus de peine aussi à supporter dans l'infortune, c'est l'absorbation, la fixation sur une seule idée; et tout ce qui porte la pensée au dehors de soi, tout ce qui excite à l'action trompe le malheur. Il semble qu'en agissant on va changer la situation de son âme; et le ressentiment, ou l'indignation contre le crime, étant d'abord ce qui est le plus apparent dans sa propre douleur, on croit, en satisfaisant ce mouvement, échapper à tout ce qui doit le suivre; mais en observant un coeur généreux et sensible, on découvre qu'on serait plus malheureux encore après s'être vengé qu'auparavant. L'occupation où l'on est de son ressentiment, l'effort qu'on fait sur soi pour le combattre, remplit la pensée de diverses manières; après s'être vengé, l'on reste seul avec sa douleur, sans autre idée que la souffrance. Vous rendez à votre ennemi, par votre vengeance, une espèce d'égalité avec vous; vous le sortez de dessous le poids de votre mépris, vous vous sentez rapproché par l'action même de punir; si l'effort que vous tenteriez pour vous venger était inutile, votre ennemi aurait sur vous l'avantage qu'on prend toujours sur les volontés impuissantes, quels qu'en soient la nature et l'objet. Tous les genres d'égarement sont excusables dans les véritables douleurs; mais ce qui démontre cependant combien la vengeance tient à des mouvements condamnables, c'est qu'il est beaucoup plus rare de se venger par sensibilité que par esprit de parti, ou par amour-propre.

Les âmes généreuses qui se sont abandonnées à des mouvements coupables, ont fait un tort immense à l'ascendant de la moralité; elles ont réuni à des torts graves des motifs élevés, et le sens même des mots s'est trouvé changé par les pensées accessoires que leur exemple y a réunies. Le même terme exprime l'assassinat de César et celui de Henri IV; et les grands hommes qui se sont cru le droit de faire plier une loi de la moralité devant leurs intentions sublimes, ont fait plus de mal par la latitude qu'ils ont donnée à l'idée de la vertu, que les scélérats méprisés dont les actions ont exalté l'horreur qu'inspire le crime. Enfin, par quelque motif qu'on se croie excité à la vengeance, il faut répéter à ceux qui voudraient s'y abandonner, non pas qu'ils n'y trouveraient pas de bonheur, ils ne le savent que trop; mais il faut leur répéter qu'il n'est point de fléau politique plus redoutable.

Cette passion pourrait perpétuer le malheur depuis la première offense jusqu'à la fin de la race humaine: et dans les temps où les fureurs des partis ont emporté tous les hommes dans tous les sens au delà des bornes de la vertu, de la raison et d'eux-mêmes, les révolutions ne cessent que quand chacun n'est plus agité par le besoin de prévenir ou d'éviter les effets de la vengeance.

On se persuade que la crainte d'être puni peut empêcher les hommes violents de se porter à de certains excès; ce n'est pas du tout connaître la nature de l'emportement. Quand on est criminel de sang-froid, comme on calcule toujours, tels périls, tels obstacles de plus peuvent arrêter; mais les hommes passionnés qui se précipitent dans les révolutions sont irrités par la crainte même, si l'on parvient à la leur faire éprouver; la peur excite les caractères impétueux, au lieu de les contenir.

Il est une réflexion qui devrait servir de guide à ceux qui se mêlent des grands débats des hommes entre eux; c'est qu'ils doivent considérer leurs ennemis comme étant de leur nature: il y a malheureusement de l'homme jusque dans le scélérat, et l'on ne se sert jamais cependant de la connaissance de soi, pour s'aider à devenir un autre. On dit qu'il faut contraindre, humilier, punir, et l'on sait néanmoins que de pareils moyens ne produiraient dans notre âme qu'une exaspération irréparable; on voit ses ennemis comme une chose physique qu'on peut abattre, et soi-même comme un être moral que sa propre volonté seule doit diriger.

S'il est une passion destructive du bonheur et de l'existence des pays libres, c'est la vengeance; l'enthousiasme qu'inspire la liberté, l'ambition qu'elle excite, met les hommes dans un plus grand mouvement, fait naître plus d'occasions d'être opposés les uns aux autres. L'amour de la patrie l'emportait tellement chez les Romains sur toute autre passion, que les ennemis servaient ensemble, et d'un commun accord, les intérêts de la république. Si la vengeance n'est pas proscrite par l'esprit public dans une nation où chaque individu existe de toute sa force personnelle, où le despotisme ne comprimant point la masse, chaque homme a une valeur et une puissance particulières, les individus finiront par haïr tous les individus, et le lien de parti se rompant à mesure qu'un nouveau mouvement crée de nouvelles divisions, il n'y aura point d'homme qui n'ait, après un certain temps, des motifs pour détester successivement tout ce qu'il a connu dans sa vie.

Certes, le plus bel exemple qui pût exister de renonciation à la vengeance, ce serait en France, si la haine cessait de renouveler les révolutions; si le nom français, par orgueil et par patriotisme, ralliait tous ceux qui ne sont pas assez criminels pour que le pardon même ne fût pas cru de leur propre coeur. Sans doute, ce serait un héroïque oubli; mais il est tellement nécessaire que, même en jugeant son étonnante difficulté, on a besoin de l'espérer encore. La France ne peut être sauvée que par ce moyen, et les partisans de la liberté, les amateurs des arts, les admirateurs du génie, les amis d'un beau ciel, d'une nature féconde, tout ce qui sait penser, tout ce qui a besoin de sentir, tout ce qui veut vivre, enfin, de la vie des idées ou des sensations fortes, implore à grands cris le salut de cette France.

CHAPITRE VII.

De l'esprit de parti.

Il faut avoir vécu contemporain d'une révolution religieuse ou politique, pour savoir quelle est la force de cette passion. Elle est la seule dont la puissance ne se démontre pas également dans tous les temps et dans tous les pays. Il faut qu'une fermentation, causée par des événements extraordinaires, développe ce sentiment, dont le germe existe toujours chez un grand nombre d'hommes, mais peut mourir avec eux sans qu'ils aient jamais eu l'occasion de le reconnaître.