Des querelles frivoles, telles que des disputes sur la musique, sur la littérature, peuvent donner quelques idées légères de la nature de l'esprit de parti; mais il n'existe tout entier, mais il n'est l'action dévorante qui consume les générations et les empires, que dans ces grands débats où l'imagination peut puiser sans mesure tous les motifs d'enthousiasme ou de haine.

On doit d'abord distinguer l'esprit de parti, de l'amour-propre qui fait tenir à l'opinion qu'on a soutenue; il en diffère tellement, qu'on peut même quelquefois mettre ces deux penchants en opposition. Un homme diversement célèbre, M. de Condorcet, avait précisément le caractère de l'esprit de parti. Ses amis assurent qu'il aurait écrit contre son opinion, qu'il l'aurait et désavouée et combattue ouvertement, sans confier à personne le secret de ses efforts, s'il avait cru que ce moyen pût servir à faire triompher la cause de cette opinion même. L'orgueil, l'émulation, la vengeance, la crainte, prennent le masque de l'esprit de parti; mais cette passion à elle seule est plus ardente: elle est du fanatisme et de la foi, à quelque objet qu'elle s'applique.

Eh! qu'y a-t-il au monde de plus violent et de plus aveugle que ces deux sentiments? Pendant les siècles déchirés par les querelles religieuses, on a vu des hommes obscurs, sans aucune idée de gloire, sans aucun espoir d'être connus, employer tous les moyens, braver tous les dangers pour servir la cause qu'ils avaient adoptée. Un beaucoup plus grand nombre d'hommes se mêle aux querelles politiques, parce que, dans les intérêts de ce genre, toutes les passions se joignent à l'esprit de parti, et décident à suivre l'un ou l'autre étendard; mais le pur fanatisme, dans tous les temps, et pour quelque but que ce soit, n'existe que dans un certain nombre d'hommes, qui auraient été catholiques ou protestants dans le quinzième siècle, et se font aujourd'hui aristocrates ou jacobins. Ce sont des esprits crédules, soit qu'ils se passionnent pour ou contre les vieilles erreurs; et leur violence, sans arrêt, leur donne le besoin de se placer à l'extrême de toutes les idées, pour y mettre à l'aise leur jugement et leur caractère.

L'exaltation de ce qu'on appelle la philosophie est une superstition comme le culte des préjugés; les mêmes défauts conduisent aux deux excès contraires, et c'est la différence des situations ou le hasard d'un premier mot, qui, dans la classe commune, fait de deux hommes de parti, deux ennemis ou deux complices.

L'homme éclairé qui d'abord adopta la cause des principes, parce que sa pensée n'avait pu s'astreindre à respecter des préjugés absurdes, alors qu'il embrasse une vérité avec l'esprit de parti, perd la faculté de raisonner, ainsi que le partisan de l'erreur, et bientôt emploie des moyens semblables. De même qu'on a vu prêcher l'athéisme avec l'intolérance de la superstition, l'esprit de parti commande la liberté avec la fureur du despotisme.

On a dit souvent, dans le cours de la révolution de France, que les aristocrates et les jacobins tenaient le même langage, étaient aussi absolus dans leurs opinions, et, selon la diversité des situations, adoptaient un système de conduite également intolérant. Cette remarque doit être considérée comme une simple conséquence du même principe. Les passions rendent les hommes semblables entre eux, comme la fièvre jette dans le même état des tempéraments divers; et de toutes les passions, la plus uniforme dans ses effets c'est l'esprit de parti.

Elle s'empare de vous comme une espèce de dictature, qui fait taire toutes les autorités de l'esprit, de la raison et du sentiment: sous cet asservissement, pendant qu'il dure, les hommes sont moins malheureux que par le libre arbitre qui reste encore aux autres passions; dans celle-là, la route qu'il faut suivre est commandée comme le but qu'on doit atteindre: les hommes dominés par cette passion sont inébranlables jusque dans le choix de leurs moyens; ils ne voudraient pas les modifier, même pour arriver plus sûrement à leur objet: les chefs, comme dans toutes les religions, sont plus adroits, parce qu'ils sont moins enthousiastes; mais les disciples se font un article de foi de la route autant que du but. Il faut que les moyens soient de la nature de la cause, parce que cette cause, paraissant la vérité même, doit triompher seulement par l'évidence et la force. Je vais rendre cette idée sensible par des exemples.

Dans l'assemblée constituante, les membres du côté droit auraient pu faire passer quelques-uns des décrets qui les intéressaient, s'ils eussent laissé la parole à des hommes plus modérés qu'eux, et par conséquent plus agréables au parti populaire; mais ils aimaient mieux perdre leur cause en la faisant soutenir par l'abbé Maury, que de la gagner en la laissant défendre par un orateur qui ne fût pas précisément de leur opinion sous tous les autres rapports. Un triomphe acquis par une condescendance est une défaite pour l'esprit de parti.

Lorsque les constitutionnels luttaient contre les jacobins, si les aristocrates avaient adopté le système des premiers, s'ils avaient conseillé au roi de se livrer à eux, ils auraient alors renversé l'ennemi commun, sans perdre l'espoir de se défaire un jour de leurs alliés. Mais dans l'esprit de parti, l'on aime mieux tomber en entraînant ses ennemis, que triompher avec quelqu'un d'entre eux.

Lorsqu'en étant assidu aux élections, on pouvait influer sur le choix des hommes dont allait dépendre le sort de la France, les aristocrates aimaient mieux l'exposer au joug des scélérats que de reconnaître quelques-uns des principes de la révolution en votant dans les assemblées primaires.