L'intégrité du dogme importe davantage encore que le succès de la cause. Plus l'esprit de parti est de bonne foi, moins il admet de conciliation ou de traité d'aucun genre; et comme ce ne serait pas croire véritablement à l'existence efficace de sa religion que de recourir à l'art pour l'établir, dans un parti l'on se rend suspect en raisonnant, en reconnaissant même la force de ses ennemis, en faisant le moindre sacrifice pour assurer la plus grande victoire.

Quel exemple de cet esprit impliable, dans chaque détail comme dans l'ensemble, le parti populaire aussi n'a-t-il pas donné? Combien de fois n'a-t-il pas refusé tout ce qui pouvait ressembler à une modification? L'ambition sait se plier à chacune des circonstances pour profiter de toutes; la vengeance même peut retarder ou détourner sa marche; mais l'esprit de parti est comme les forces aveugles de la nature, qui vont toujours dans la même direction: cette impulsion une fois donnée à la pensée, elle prend un caractère de roideur qui lui ôte, pour ainsi dire, ses attributs intellectuels: on croit se heurter contre quelque chose de physique lorsqu'on parle à des hommes qui se précipitent dans la ligne de leur opinion; ils n'entendent, ni ne voient, ni ne comprennent: avec deux ou trois raisonnements ils font face à toutes les objections; et lorsque ces traits lancés n'ont pas convaincu, ils ne savent plus avoir recours qu'à la persécution.

L'esprit de parti unit les hommes entre eux par l'intérêt d'une haine commune, mais non par l'estime ou l'attrait du coeur; il anéantit les affections qui existent dans l'âme, pour y substituer des liens formés seulement par les rapports d'opinion. L'on sait moins de gré à un homme de ce qu'il fait pour vous que pour votre cause. Vous avoir sauvé la vie est un mérite beaucoup moins grand à vos yeux que de penser comme vous; et, par un code singulier, l'on n'établit les relations d'attachement et de reconnaissance qu'entre les personnes du même avis. La limite de son opinion est aussi celle de ses devoirs; et si l'on reçoit, dans quelque circonstance, des secours d'un homme qui suit un parti contraire au sien, il semble que la confraternité humaine n'existe plus avec lui, et que le service qu'il vous a rendu soit un hasard qu'on doit totalement séparer de celui qui l'a fait naître. Les grandes qualités d'un homme qui n'a pas la même religion politique que vous ne peuvent être comptées par ses adversaires: les torts, les crimes mêmes de ceux qui partagent votre opinion, ne vous détachent pas d'eux. Le grand caractère de la véritable passion est d'anéantir tout ce qui n'est pas elle, et une idée dominante absorbe toutes les autres.

Il n'est point de passion qui doive plus entraîner à tous les crimes, par cela même que celui qui l'éprouve est enivré de meilleure foi, et que le but de cette passion n'étant pas personnel à l'individu qui s'y livre, il croit se dévouer en faisant le mal, conserve le sentiment de la vertu en commettant les plus grands crimes, et n'éprouve ni les craintes, ni les remords inséparables des passions égoïstes, des passions qui sont coupables aux yeux de celui même qui s'y abandonne.

L'esprit de parti n'a point de remords. Son premier caractère est de voir son objet tellement au-dessus de tout ce qui existe, qu'il ne peut se repentir d'aucun sacrifice quand il s'agit d'un tel but. La dépopulation de la France était conçue par la féroce ambition de Robespierre, exécutée par la bassesse de ses agents; mais cette affreuse idée était admise par l'esprit de parti lui seul, et l'on a dit, sans être un assassin, Il y a deux millions d'hommes de trop en France.

L'esprit de parti est exempt de crainte, non pas seulement par l'exaltation de courage qu'il peut inspirer, mais par la sécurité qu'il fait naître: les jacobins et les aristocrates, depuis le commencement de la révolution, n'ont pas un instant désespéré du triomphe de leur opinion; et au milieu des revers qui ont frappé si constamment les aristocrates, il y avait quelque chose de béat dans la certitude avec laquelle ils débitaient des nouvelles que la foi la plus superstitieuse aurait à peine adoptées.

Il y a cependant quelques nuances générales qui, sans application particulière à la révolution de France, distinguent l'esprit de parti de ceux qui défendent les anciens préjugés, d'avec l'esprit de parti de ceux qui veulent établir de nouveaux principes. L'esprit de parti des premiers est de meilleure foi, celui des novateurs est plus habile; la haine des premiers est plus profonde, celle des autres est plus agissante; les premiers s'attachent plus aux hommes, les novateurs davantage aux choses; les premiers sont plus implacables, les seconds plus meurtriers; les premiers regardent leurs adversaires comme des impies, les seconds les considèrent comme des obstacles; en sorte que les premiers détestent par sentiment, tandis que les autres détruisent par calcul, et qu'il y a moins de paix à espérer des partisans des anciens préjugés, et plus à redouter de la guerre faite par leurs ennemis.

Malgré ces différences cependant, les caractères généraux sont toujours pareils. L'esprit de parti est une sorte de frénésie de l'âme qui ne tient point à la nature de son objet. C'est ne plus voir qu'une idée, lui rapporter tout, et n'apercevoir que ce qui peut s'y réunir: il y a une sorte de fatigue à l'action de comparer, de balancer, de modifier, d'excepter, dont l'esprit de parti délivre entièrement. Les violents exercices du corps, l'attaque impétueuse qui n'exige aucune retenue, donnent une sensation physique très-vive et très-enivrante: il en est de même au moral de cet emportement de la pensée, qui, délivrée de tous ses liens, voulant seulement aller en avant, s'élance sans réflexion aux opinions les plus extrêmes.

Jamais il ne peut en coûter à l'esprit de parti d'abandonner des avantages individuels dont on sait la mesure, pour un but tel que cette passion le fait concevoir, pour un but qui n'a jamais rien de réel, de jugé, ni de connu, et que l'imagination revêt de toutes les illusions dont la pensée est susceptible. La démocratie ou la royauté sont le paradis de leurs vrais enthousiastes; ce qu'elles ont été, ce qu'elles peuvent devenir n'a aucun rapport avec les sensations que leurs partisans éprouvent à leur nom; à lui seul il remue toutes les affections ardentes et crédules dont l'homme est susceptible.

Par cette analyse, on voit que la source de l'esprit de parti est tout à fait étrangère au sentiment du crime; mais si cet examen philosophique inspire un moment d'indulgence, combien les effets affreux de cette passion ne ramènent-ils pas à l'effroi qu'elle doit inspirer!