Après avoir esquissé le tableau de l'esprit de parti, il entre dans mon sujet de parler du bonheur que cette passion peut promettre. Il y a un moment de jouissance dans toutes les passions tumultueuses: c'est le délire qui agite l'existence et donne au moral l'espèce de plaisir que les enfants, éprouvent dans les jeux qui les enivrent de mouvement et de fatigue. L'esprit de parti peut très-bien suppléer à l'usage des liqueurs fortes; et si le petit nombre se dérobe à la vie par l'élévation de la pensée, la foule lui échappe par tous les genres d'ivresse: mais quand l'égarement a cessé, l'homme qui se réveille de l'esprit de parti est le plus infortuné des êtres.
D'abord l'esprit de parti ne peut jamais obtenir ce qu'il désire; les extrêmes sont dans la tête des hommes, mais point dans la nature des choses. Jamais il n'existe un esprit de parti sans qu'il en fasse naître un autre qui lui soit opposé, et le combat ne finit que par le triomphe de l'opinion intermédiaire.
Il faut de l'esprit de parti pour lutter efficacement avec un autre esprit de parti contraire, et tout ce que la raison trouve absurde est précisément ce qui doit réussir contre un ennemi qui prendra aussi des mesures absurdes: ce qui est au dernier terme de l'exagération transporte sur le terrain où il faut combattre, et donne des armes égales à celles de ses adversaires; mais ce n'est point par calcul que l'esprit de parti prend ainsi des moyens extrêmes, et leur succès n'est point une preuve des lumières de ceux qui les emploient; il faut que les chefs, comme les soldats, marchent en aveugles pour arriver; et celui qui raisonnerait l'extravagance n'aurait jamais, à cet égard, l'avantage d'un véritable fou.
La puissance guerrière est une puissance toute d'impulsion, et il n'y a que la guerre dans l'esprit de parti; car tous ces principes constitués pour l'attaque, ces lois servant d'arme offensive finissent avec la paix, et la victoire la plus complète d'un parti détruit nécessairement toute l'influence de son fanatisme; rien n'est, rien ne peut rester comme il le veut.
C'est sans doute à l'instinct secret de l'empire que doit avoir le vrai sur les événements définitifs, du pouvoir que doit prendre la raison dans les temps calmes; c'est à cet instinct qu'est due l'horreur des combattants pour les partisans des opinions modérées. Les deux factions opposées les considèrent comme leurs plus grands ennemis, comme ceux qui doivent recueillir les avantages de la lutte sans s'être mêlés du combat; comme ceux enfin qui ne peuvent acquérir que des succès durables, alors qu'ils commencent à en obtenir. Les jacobins, les aristocrates, craignent moins leurs succès réciproques, parce qu'ils les croient passagers, et se connaissent des défauts semblables qui donnent toujours autant d'avantage au vaincu qu'au vainqueur. Mais quand la fluctuation des idées ramène les affaires au point juste et possible, la puissance, la considération de l'esprit de parti est finie, le monde se rasseoit sur ses bases, l'opinion publique honore la raison et la vertu, et cette époque inévitable peut se calculer comme les lois de la nature. Il n'y a point de guerre éternelle, et point de paix cependant sous la dictée des passions; point de repos sans accord, point de calme sans tolérance, point de parti donc qui, lorsqu'il a détruit ses ennemis, puisse satisfaire ses enthousiastes.
Il est d'ailleurs une autre observation, c'est que, dans ces sortes de guerres, le parti vaincu se venge toujours sur les hommes du triomphe qu'il cède aux choses. Les principes ressortent avec éclat des attaques de leurs antagonistes; les individus succombent sous les attaques de leurs adversaires. Tout homme extrême dans son parti n'est jamais propre à gouverner les affaires de ce parti, lorsqu'il cesse d'être en guerre; et la haine que les opposants portaient à la cause prend la forme du mépris pour ses plus criminels défenseurs. Ce qu'ils ont fait pour le triomphe de leur parti a perdu leur réputation individuelle; ceux même qui les applaudissaient, lorsqu'ils croyaient être préservés par eux de quelques dangers, veulent l'honneur de les juger, lorsque le péril est passé. La vertu est tellement l'idée primitive de tous les hommes, que les complices sont aussi sévères que les juges, lorsque la solidarité n'existe plus; et les vaincus et les vainqueurs sont réconciliés ensemble, quand les uns renoncent à leur absurde cause, et les autres à leurs coupables chefs.
Les triomphes d'un parti ne servent donc jamais à ceux qui s'y sont montrés les plus violents et les plus injustes.
Mais quand l'esprit de parti, dans toute sa bonne foi, rendrait indifférent aux succès de l'ambition personnelle, jamais cette passion, considérée d'une manière générale, n'est complètement satisfaite par aucun résultat durable; et si elle pouvait l'être, si elle atteignait ce qu'elle appelle son but, il n'est point d'espoir qui fût plus détrompé, qui cessât plus sûrement au moment de la jouissance; car il n'en est point dont les illusions aient moins de rapport avec la réalité: il y a quelque chose de vrai dans les satisfactions que donnent la puissance, la gloire; mais lorsque l'esprit de parti triomphe, par cela même il est détruit.
Eh! quel réveil que cet instant! Le malheur qu'il cause serait encore possible à supporter, s'il venait uniquement de la perte d'une grande espérance; mais par quels moyens racheter les sacrifices qu'elle a coûtés, et que devient un homme honnête, alors qu'il se reconnaît coupable d'actions qu'il condamne en recouvrant sa raison?
Il en coûte de le dire, de peur de modifier l'horreur que doit inspirer le crime; il y a, dans la révolution, des hommes dont la conduite publique est détestable, et qui, dans les relations privées, s'étaient montrés pleins de vertus. Je le répète, en examinant tous les effets du fanatisme, on acquiert la démonstration, que c'est le seul sentiment qui puisse réunir ensemble des actions coupables et une âme honnête; de ce contraste doit naître le plus effroyable supplice dont l'imagination puisse se faire l'idée. Les malheurs qui sont causés par le caractère ont leur remède en lui-même; il y a, jusque dans l'homme profondément criminel, une sorte d'accord qui seul peut faire qu'il existe, et reste lui-même; les sentiments qui l'ont conduit au crime lui en dérobent horreur: il supporte le mépris par le même mouvement qui l'a porté à le mériter. Mais quel supplice que la situation qui permet à un homme estimable de se juger, de se voir, ayant commis de grands crimes!… C'est d'une telle supposition que les anciens ont tiré les plus terribles effets de leurs tragédies: ils attribuent à la fatalité les actions coupables d'une âme vertueuse. Cette invention poétique, qui fait du rôle d'Oreste le plus déchirant de tous les spectacles, l'esprit de parti peut la réaliser. La main de fer du destin n'est pas plus puissante que cet asservissement à l'empire d'une seule idée, ce délire que toute pensée unique fait naître dans la tête de celui qui s'y abandonne: c'est la fatalité, pour ces temps-ci, que l'esprit de parti, et peu d'hommes sont assez forts pour lui échapper.