Aussi se réveilleront-ils un jour ceux qui seuls sont sincères, ceux qui seuls méritent les regrets; accablés de mépris, tandis qu'ils auraient besoin de considération; accusés du sang et des pleurs, tandis qu'ils seront encore capables de pitié; isolés dans l'univers sensible, tandis qu'ils pensaient s'unir à toute la race humaine. Ils éprouveront ces douleurs alors que les motifs qui les ont entraînés auront perdu toute réalité, même à leurs yeux, et ils ne conserveront de la funeste identité qui ne leur permet pas de se séparer de leur vie passée, que les remords pour garants: les remords, seuls liens des deux êtres les plus contraires, celui qu'ils se sont montré sous le joug de l'esprit de parti, celui qu'ils devaient être par les dons de la nature.
CHAPITRE VIII.
Du crime.
Il faut le dire, quoiqu'on en frémisse, l'amour du crime en lui-même est une passion. Sans doute, ce sont toutes les autres qui conduisent à cet excès; mais quand elles ont entraîné l'homme à un certain terme de scélératesse, l'effet devient la cause, et le crime, qui n'était d'abord que le moyen, devient le but.
Cet horrible état demande une explication particulière, et peut-être faut-il avoir été témoin d'une révolution pour comprendre ce que je vais dire sur ce sujet.
Deux liens retiennent les hommes sous l'empire de la moralité, l'opinion publique et l'estime d'eux-mêmes. Il y a beaucoup d'exemples de braver la première en respectant la seconde; alors le caractère prend une sorte d'amertume et de misanthropie qui exclut beaucoup des bonnes actions que l'on fait pour être regardé, sans anéantir toutefois les sentiments honnêtes qui décident de l'accomplissement des principaux devoirs. Mais dès qu'on a rompu tout ce qui mettait de la conséquence dans sa conduite, dès qu'on ne peut plus rattacher sa vie à aucun principe, quelque facile qu'il soit, la réflexion, le raisonnement étant alors impossibles à supporter, il passe dans le sang une sorte de fièvre qui donne le besoin du crime.
C'est une sensation physique transportée dans l'ordre moral, et même cette frénésie se manifeste assez ordinairement par des symptômes extérieurs. Robespierre et la plupart de ses complices avaient habituellement des mouvements convulsifs dans les mains, dans la tête; on voyait en eux l'agitation d'un constant effort. On commence à se livrer à un excès par entraînement; mais, à son comble, il amène toujours une sorte de tension involontaire et terrible; hors des lignes de la nature, dans quelque sens que ce soit, ce n'est plus la passion qui commande, mais la contraction qui soutient.
Certainement l'homme criminel croit toujours, d'une manière générale, marcher vers un objet quelconque; mais il y a un tel égarement dans son âme, qu'il est impossible d'expliquer toutes ses actions par l'intérêt du but qu'il veut atteindre: le crime appelle le crime, le crime ne voit de salut que dans de nouveaux crimes; il fait éprouver une rage intérieure qui force à agir sans autre motif que le besoin d'action. On ne peut guère comparer cet état qu'à l'effet du goût du sang sur les bêtes féroces, alors même qu'elles n'éprouvent ni la faim, ni la soif. Si, dans le système du monde, les diverses natures des êtres, des espèces, des choses, des sensations, se tiennent par des intermédiaires, il est certain que la passion du crime est le chaînon entre l'homme et les animaux; elle est à quelques égards aussi involontaire que leur instinct, mais elle est plus dépravée; car c'est la nature qui a créé le tigre, et c'est l'homme qui s'est fait criminel; l'animal sanguinaire a sa place marquée dans le monde, et il faut que le criminel le bouleverse pour y dominer.
La trace de raisonnement qu'on peut apercevoir à travers le chaos des sensations d'un homme coupable, c'est la crainte des dangers auxquels ses crimes l'exposent. Quelle que soit l'horreur qu'inspire un scélérat, il surpasse toujours ses ennemis dans l'idée qu'il se fait de la haine qu'il mérite; par delà les actions atroces qu'il commet à nos yeux, il sait encore quelque chose de plus que nous qui l'épouvante; il hait dans les autres l'opinion que, sans se l'avouer, il a de son propre caractère; et le dernier terme de sa fureur serait de détester en lui-même ce qu'il lui reste de conscience, et de se déchirer s'il vivait seul.
On s'étonne de l'inconséquence des scélérats; et c'est précisément ce qui prouve que le crime n'est plus pour eux l'instrument d'un désir, mais une frénésie sans motifs, sans direction fixe, une passion qui se meurt sur elle-même. L'ambition, la soif du pouvoir, ou tout autre sentiment excessif, peut faire commettre des forfaits; mais lorsqu'ils sont arrivés à un certain excès, il n'est aucun but qu'ils ne dépassent; l'action du lendemain est commandée par l'atrocité même de celle de la veille: une force aveugle pousse les hommes dans cette pente une fois qu'ils s'y sont placés; le terme, quel qu'il soit, recule à leurs yeux à mesure qu'ils avancent. L'objet de toutes les autres passions est connu, et le moment de la possession promet du moins le calme de la satiété; mais dans cette horrible ivresse, l'homme se sent condamné à un mouvement perpétuel; il ne peut s'arrêter à aucun point limité, puisque la fin de tout est du repos, et que le repos est impossible pour lui; il faut qu'il aille en avant, non qu'au-devant de lui l'espérance apparaisse, mais parce que l'abîme est derrière, et que, comme pour s'élever au sommet de la montagne Noire, décrite dans les Contes Persans, les degrés sont tombés à mesure qu'il les a montés.