Le sentiment dominant de la plupart de ces hommes est sans doute la crainte d'être punis de leurs forfaits; cependant il y a en eux une certaine fureur qui ne leur permettrait pas d'adopter les moyens les plus sûrs, s'ils étaient en même temps les plus doux: ce n'est que dans les crimes présents qu'ils cherchent la garantie des crimes passés; car toute résolution qui tendrait à la paix, à la réconciliation, fût-elle réellement utile à leurs intérêts, ne serait jamais adoptée par eux; il y aurait dans de telles mesures une sorte de relâchement, de calme incompatible avec l'agitation intérieure, avec l'âpreté convulsive des hommes de cette nature.

Plus ils étaient nés avec des facultés sensibles, plus l'irritation qu'ils éprouvent est horrible. Il vaut mieux, en fait de crimes, avoir affaire à ces êtres corrompus, pour qui la moralité n'a jamais été rien, qu'à ceux qui ont eu besoin de se dépraver, de vaincre quelques qualités naturelles. Ils sont plus offensés du mépris, ils sont plus inquiets d'eux-mêmes, ils s'élancent plus loin, pour mieux se séparer des combinaisons ordinaires, qui leur rappelleraient les anciennes traces de ce qu'ils ont senti et pensé.

Quand une fois les hommes sont arrivés à cet horrible période, il faut les rejeter hors des nations, car ils ne peuvent que les déchirer. L'ordre social qui placerait un tel criminel sur le trône du monde, ne l'apaiserait pas envers les hommes ses esclaves. Rien de restreint dans des bornes fixes, fût-ce le plus haut point de prospérité, ne peut convenir à ces êtres furieux, qui détestent les hommes comme des témoins de leur vie.

Le plus énergique d'entre ces monstres finit par devenir avide de la haine, comme on l'est de l'estime. La nature morale dans les esprits ardents tend toujours à quelque chose de complet; et l'on veut étonner par le crime, quand il n'y a plus de grandeur possible que dans son excès. L'agrandissement de soi, ce désir qui, d'une manière quelconque, est toujours le principe de toute action au dehors, l'agrandissement de soi se retrouve dans l'effroi qu'on fait naître. Les hommes sont là pour craindre, s'ils ne sont pas là pour aimer; la terreur qu'on inspire flatte et rassure, isole et enivre, et, avilissant les victimes, semble absoudre leur tyran.

Mais je m'aperçois qu'en parlant du crime je n'ai pensé qu'à la cruauté; la révolution de France concentre toutes les idées dans cette horrible dépravation: et, après tout, quel crime y a-t-il au monde, si ce n'est ce qui est cruel, c'est-à-dire, ce qui fait souffrir les autres? Eh! de quelle nature est celui qui, pour son ambition, a pu donner la mort? de quelle nature est celui qui sait braver tout ce que cette idée a de solennel et de terrible, cette idée dont le retour immédiat sur soi-même devrait effrayer tout ce qui veut vivre? Cet acte irréparable, cet acte qui seul donne à l'homme un pouvoir sur l'éternité, et lui fait exercer une faculté qui n'est sans bornes que dans l'empire du malheur; cet acte, quand on a pu, dans la réflexion, le concevoir et l'ordonner, jette l'homme dans un monde nouveau: le sang est traversé; de ce jour, il sent que le repentir est impossible, comme le mal est ineffaçable; il ne se croit plus de la même espèce que tout ce qui traite du passé avec l'avenir. Si l'on pouvait encore avoir quelque prise sur un tel caractère, ce serait en lui persuadant tout à coup qu'il est absolument pardonné.

Il n'est peut-être point de tyran, même le plus prospère, qui ne voulût recommencer avec la vertu, s'il pouvait anéantir le souvenir de ses crimes: mais, d'abord, il est presque impossible, quand on le voudrait, de persuader à un coupable qu'on l'absout de ses forfaits. L'opinion qu'un criminel a de lui-même est d'une morale plus sévère que la pitié qu'il pourrait inspirer à un honnête homme; et, d'ailleurs, il est contre la nature des choses qu'une nation pardonne, quand même son intérêt le plus évident devrait l'y engager.

Il faudrait accueillir la première lueur du repentir comme un engagement éternel, et lier par leurs premiers pas ceux qui, peut-être, les commençaient au hasard; mais à peine un individu a-t-il assez de force sur lui-même pour suivre une telle conduite sans se démentir. Par quels moyens peut-on confier à la foule un plan qui ne peut réussir que s'il n'a jamais l'air d'en être un? Comment faire adopter au grand nombre une marche combinée, qui doit avoir l'apparence d'un mouvement involontaire, et mouvoir la multitude à l'aide du secret de chacun?

Un homme véritablement criminel ne peut donc point être ramené; il possède encore moins de moyens en lui-même pour recourir aux leçons de la philosophie et de la vertu. L'ascendant de l'ordre et du beau moral perd tout son effet sur une imagination dépravée. Au milieu des égarements qui n'ont pas atteint cet excès, il reste toujours une portion de soi qui peut servir à rappeler la raison; on a senti dans tous les moments une arrière-pensée qu'on est sûr de retrouver quand on le voudra: mais le criminel s'est élancé tout entier; s'il a du remords, ce n'est pas de celui qui retient, mais de celui qui excite de plus en plus à des actions violentes; c'est une sorte de crainte qui précipite les pas: et, d'ailleurs, tous les sentiments, toutes les sources d'émotion, tout ce qui peut enfin produire une révolution dans le fond du coeur de l'homme, n'existant plus, il doit suivre éternellement la même route.

Je n'ai pas besoin de parler de l'influence d'une telle frénésie sur le bonheur; le danger de tomber d'un tel état est le malheur même qui menace l'homme abandonné à ses passions; et ce danger seul suffit pour épouvanter de tout ce qui pourrait y conduire. Il n'y a que des nuances à côté de cette couleur; et les poëtes anciens ont si bien senti ce que cette situation avait d'épouvantable, que, s'aidant, pour la peindre, de tous les contes allégoriques de la mythologie, ce n'est pas la souffrance seule du remords, mais la douleur même de la passion qu'ils ont exprimée dans leurs tableaux des enfers.

La plus grande partie des idées métaphysiques que je viens d'essayer de développer, sont indiquées par les fables reçues sur le destin des grands criminels: le tonneau des Danaïdes, Sisyphe, roulant sans cesse une pierre, et la remontant au haut de la même montagne pour la voir rouler en bas de nouveau, sont l'image de ce besoin d'agir, même sans objet, qui force un criminel à l'action la plus pénible, dès qu'elle le soustrait à ce qu'il ne peut supporter, le repos. Tantale, approchant sans cesse d'un but qui s'éloigne toujours devant lui, peint le supplice habituel des hommes qui se sont livrés au crime; ils ne peuvent atteindre à aucun bien, ni cesser de le désirer. Enfin, les anciens poètes philosophes ont senti que ce n'était pas assez de peindre les peines du repentir; qu'il fallait plus pour l'enfer, qu'il fallait montrer ce qu'on éprouvait au plus fort de l'enivrement, ce que faisait souffrir la passion du crime avant que, par le remords même, elle eût cessé d'exister.