Celui qui s'est vu déchiré par des affections tendres, par des illusions ardentes, par des désirs même insensés, connaît tous les genres d'infortunes, et trouve à les soulager un plaisir inconnu à la classe des hommes qui semblent à moitié créés, et doivent leur repos seulement à ce qui leur manque; celui qui, par sa faute, ou par le hasard, a beaucoup souffert, cherche à diminuer la chance de ces cruels fléaux, qui ne cessent d'errer sur nos têtes, et son âme, encore ouverte à la douleur, a besoin de s'appuyer par le genre de prière qui lui semble le plus efficace.

La bienfaisance remplit le coeur comme l'étude occupe l'esprit; le plaisir de sa propre perfectibilité s'y trouve également, l'indépendance des autres, le constant usage de ses facultés: mais ce qu'il y a de sensible dans tout ce qui tient à l'âme fait de l'exercice de la bonté une jouissance qui peut seule suppléer au vide que les passions laissent après elles; elles ne peuvent se rabattre sur des objets d'un ordre inférieur, et l'abîme que ces volcans ont creusé ne saurait être comblé que par des sentiments actifs et doux qui transportent hors de vous-même l'objet de vos pensées, et vous apprennent à considérer votre vie sous le rapport de ce qu'elle vaut aux autres et non à soi: c'est la ressource, la consolation la plus analogue aux caractères passionnés, qui conservent toujours quelques traces des mouvements qu'ils ont domptés. La bonté ne demande pas, comme l'ambition, un retour à ce qu'elle donne; mais elle offre cependant aussi une manière d'étendre son existence et d'influer sur le sort de plusieurs; la bonté ne fait pas, comme l'amour, du besoin d'être aimé son mobile et son espoir; mais elle permet aussi de se livrer aux douces émotions du coeur, et de vivre ailleurs que dans sa propre destinée: enfin, tout ce qu'il y a de généreux dans les passions se trouve dans l'exercice de la bonté, et cet exercice, celui de la plus parfaite raison, est encore quelquefois l'ombre des illusions de l'esprit et du coeur.

Dans quelque situation obscure ou destituée que le hasard nous ait jetés, la bonté peut étendre l'existence, et donner à chaque individu un des attributs du pouvoir, l'influence sur le sort des autres. La multitude de peines que savent causer les hommes les plus médiocres en tous genres conduit à penser qu'un être généreux, quelle que fût sa position, se créerait, en se consacrant uniquement à la bonté, un intérêt, un but, un gouvernement, pour ainsi dire, malgré les bornes de sa destinée.

Voyez Almont, sa fortune est restreinte, mais jamais un être malheureux ne s'est adressé à lui sans que, dans cet instant, il ne se soit trouvé les moyens de venir à son aide, sans que du moins un secours momentané n'ait épargné à celui qui prie le regret d'avoir imploré en vain; il n'a point de crédit, mais on l'estime; mais son courage est connu: il ne parle jamais que pour l'intérêt d'un autre; il a toujours une ressource à présenter à l'infortune, et il fait plus pour elle que le ministre le plus puissant, parce qu'il y consacre sa pensée tout entière. Jamais il ne voit un homme dans le malheur qu'il ne lui dise ce qu'il a besoin d'entendre, que son esprit, son âme, ne découvrent la consolation directe ou détournée que cette situation rend nécessaire, la pensée qu'il faut faire naître en lui, celle qu'il faut écarter, sans avoir l'air d'y tâcher. Toute cette connaissance du coeur humain, dont est née la flatterie des courtisans envers leurs souverains, Almont l'emploie pour soulager les peines de l'infortuné; plus on est fier, plus on respecte l'homme malheureux, plus on se plie devant lui. Si l'amour-propre est content, Almont l'abandonne; mais s'il est humilié, s'il cause de la douleur, il le replace, il le relève, il en fait l'appui de l'homme que cet amour-propre même avait abattu. Si vous rencontrez Almont quand votre âme est découragée, sa vive attention à vos discours vous persuade que vous êtes dans une situation qui captive l'intérêt, tandis que, fatigué de votre peine, vous étiez convaincu, avant de le voir, de l'ennui qu'elle devait causer aux autres; vous ne l'écouterez jamais sans que son attendrissement pour vos chagrins ne vous rende l'émotion dont votre âme desséchée était devenue incapable; enfin, vous ne causerez point avec lui sans qu'il ne vous offre un motif de courage, et qu'ôtant à votre douleur ce qu'elle a de fixe, il n'occupe votre imagination par un différent point de vue, par une nouvelle manière de considérer votre destinée: on peut agir sur soi par la raison, mais c'est d'un autre que vient l'espérance. Almont ne pense point à faire valoir sa prudence en vous conseillant; sans vous égarer, il cherche à vous distraire; il vous observe pour vous soulager; il ne veut connaître les hommes que pour étudier comment on les console. Almont ne s'écarte jamais, en faisant beaucoup de bien, du principe inflexible qui lui défend de se permettre ce qui pourrait nuire à un autre. En réfléchissant sur la vie, on voit la plupart des êtres se renverser, se déchirer, s'abattre, ou pour leurs intérêts, ou seulement par indifférence pour l'image, pour la pensée de la douleur qu'ils n'éprouvent pas. Que Dieu récompense Almont, et puisse tout ce qui vit le prendre pour modèle! C'est là l'homme, tel que l'homme doit désirer qu'il soit.

Sans vouloir méconnaître le lien sacré de la religion, on peut affirmer que la base de la morale considérée comme principe, c'est le bien ou le mal que l'on peut faire aux autres hommes par telle ou telle action. C'est sur ce fondement que tous ont intérêt au sacrifice de chacun, et qu'on retrouve, comme dans le tribut de l'impôt, le prix de son dévouement particulier dans la part de protection qu'assure l'ordre général. Toutes les véritables vertus dérivent de la bonté; et si l'on voulait faire un jour l'arbre de la morale, comme il en existe un des sciences, c'est à ce devoir, à ce sentiment, dans son acception la plus étendue, que remonterait tout ce qui inspire de l'admiration et de l'estime.

CONCLUSION.

Je termine ici cette première partie; mais, avant de commencer celle qui va suivre, je veux résumer ce que je viens de développer.

Quoi! va-t-on me dire, vous condamnez toutes les affections passionnées? quel triste sort nous offrez-vous donc sans mobile, sans intérêt et sans but? D'abord ce n'est pas du bonheur que j'ai cru offrir le tableau: les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient en conserver l'espoir: j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les grandes douleurs. Chaque instant de la durée des peines morales me fait peur, comme les souffrances physiques épouvantent la plupart des hommes; et s'ils avaient d'avance, je le répète, une idée également précise des chagrins de l'âme, ils éprouveraient le même effroi des passions qui les y exposent. D'ailleurs, on peut trouver dans la vie un intérêt, un mobile, un but, sans être la proie des mouvements passionnés; chaque circonstance mérite une préférence sur telle autre, et toute préférence motive un souhait, une action: mais l'objet des désirs de la passion, ce n'est pas ce qui est, mais ce qu'elle suppose; c'est une sorte de fièvre qui présente toujours un but imaginaire qu'il faut atteindre avec des moyens réels, et mettant sans cesse l'homme aux prises avec la nature des choses, lui rend indispensablement nécessaire ce qui est tout à fait impossible.

Quand on vante le charme que les passions répandent sur la vie, c'est qu'on prend ses goûts pour des passions. Les goûts font mettre un nouveau prix à ce qu'on possède ou à ce qu'on peut obtenir; mais les passions ne s'attachent dans toute leur force qu'à l'objet qu'on a perdu, qu'aux avantages qu'on s'efforce en vain d'acquérir. Les passions sont l'élan de l'homme vers une autre destinée; elles font éprouver l'inquiétude des facultés, le vide de la vie; elles présagent peut-être une existence future, mais en attendant elles déchirent celle-ci.

En peignant les jouissances de l'étude et de la philosophie, je n'ai pas prétendu prouver que la vie solitaire soit celle qu'on doit toujours préférer: elle n'est nécessaire qu'à ceux qui ne peuvent pas se répondre d'échapper à l'ascendant des passions au milieu du monde; car on n'est pas malheureux en remplissant les emplois publics, si l'on n'y veut obtenir que le témoignage de sa conscience; on n'est pas malheureux dans la carrière des lettres, si l'on ne pense qu'au plaisir d'exprimer ses pensées, et qu'à l'espoir de les rendre utiles; on n'est pas malheureux dans les relations particulières, si l'on se contente de la jouissance intime du bien qu'on a pu faire, sans désirer la reconnaissance qu'il mérite; et dans le sentiment même, si, n'attendant pas des hommes la céleste faculté d'un attachement sans bornes, on aime à se dévouer sans avoir aucun but que le plaisir du dévouement même. Enfin si, dans ces différentes situations, on se sent assez fort pour ne vouloir que ce qui dépend de soi seul, pour ne compter que sur ce qu'on éprouve, on n'a pas besoin de se consacrer à des ressources purement solitaires. La philosophie est en nous, et ce qui caractérise éminemment les passions, c'est le besoin des autres; tant qu'un retour quelconque est nécessaire, un malheur est assuré: mais l'on peut trouver dans les carrières diverses où les passions se précipitent, quelque chose de l'intérêt qu'elles inspirent, et rien de leur malheur, si l'on domine la vie au lieu de se laisser emporter par elle, si rien de ce qui est vous enfin ne dépend jamais ni d'un tyran au dedans de vous-même, ni de sujets au dehors de vous.