Les enfants et les sages ont de grandes ressemblances, et le chef-d'oeuvre de la raison est de ramener à ce que fait la nature. Les enfants reçoivent la vie goutte à goutte; ils ne lient point ensemble les trois temps de l'existence: le désir unit bien pour eux le jour avec le lendemain, mais le présent n'est point dévoré par l'attente; chaque heure prend sa part de jouissance dans leur petite vie; chaque heure a un sort tout entier, indépendamment de celle qui la précède ou de celle qui la suit: leur intérêt ne s'affaiblit point cependant par cette subdivision; il renaît à chaque instant, parce que la passion n'a point détruit tous les germes des pensées légères, toutes les nuances des sentiments passionnés, tout ce qui n'est pas elle enfin, et qu'elle anéantit. La philosophie ne peut rendre sans doute les impressions fraîches et brillantes de l'enfance, son heureuse ignorance de la carrière qui se termine par la mort; mais c'est cependant sur ce modèle qu'on doit former la science du bonheur moral; il faut descendre la vie en regardant le rivage plutôt que le but. Les enfants laissés à eux-mêmes sont les êtres les plus libres; le bonheur les affranchit de tout: les philosophes doivent tendre au même résultat par la crainte du malheur.
Les passions ont l'air de l'indépendance, et dans le fait, il n'est point de joug plus asservissant; elles luttent contre tout ce qui existe, elles renversent la barrière de la moralité, cette barrière qui assure l'espace, au lieu de le resserrer; mais c'est pour se briser ensuite contre des obstacles toujours renaissants, et priver l'homme enfin de sa puissance sur lui-même. Depuis la gloire, qui a besoin du suffrage de l'univers, jusqu'à l'amour, qui rend nécessaire le dévouement d'un seul objet, c'est en raison de l'influence des hommes sur nous que le malheur doit se calculer; et le seul système vrai pour éviter la douleur, c'est de ne diriger sa vie que d'après ce qu'on peut faire pour les autres, mais non d'après ce qu'on attend d'eux. Il faut que l'existence parte de soi, au lieu d'y revenir, et que, sans jamais être le centre, on soit toujours la force impulsive de sa propre destinée.
La science du bonheur moral, c'est-à-dire, d'un malheur moindre, pourrait être aussi positive que toutes les autres; on pourrait trouver ce qui vaut le mieux pour le plus grand nombre des hommes dans le plus grand nombre des situations; mais ce qui restera toujours incertain, c'est l'application de cette science à tel ou tel caractère: par quelle chaîne, dans ce genre de code, peut-on lier la minorité, ni même un seul individu à la règle générale? et celui qui ne peut s'y soumettre mérite également l'attention du philosophe. Le législateur prend les hommes en masse, le moraliste un à un; le législateur doit s'occuper de la nature des choses, le moraliste de la diversité des sensations; enfin, le législateur doit toujours examiner les hommes sous le point de vue de leurs relations entre eux, et le moraliste, considérant chaque individu comme un ensemble moral tout entier, un composé de plaisirs et de peines, de passions et de raison, voit l'homme sous différentes formes, mais toujours dans son rapport avec lui-même.
Une dernière réflexion, la plus importante de toutes, reste donc à faire, c'est de savoir jusqu'à quel point il est possible aux âmes passionnées d'adopter le système que j'ai développé. Il faut dans cet examen reconnaître d'abord combien des événements, semblables en apparence, diffèrent selon le caractère de ceux qui les éprouvent. Il ne serait pas juste de vanter autant la puissance intérieure de l'homme, si ce n'était pas par la nature et le degré même de cette force qu'on doit juger de l'intensité des peines de la vie. Tel homme est conduit par ses goûts naturels dans le port, où tel autre ne peut être porté que par les flots de la tempête; et tandis que tout est calculé d'avance dans le monde physique, les sensations de l'âme varient selon la nature de l'objet et de l'organisation morale de celui qui en reçoit l'impression. Il n'y a de justice dans les jugements qui sont relatifs au bonheur, que si on les fonde sur autant de notions particulières qu'il y a d'individus qu'on veut connaître. On peut trouver dans les situations les plus obscures de la vie des combats et des victoires dont l'effort est au-dessus de tout ce que les annales de l'histoire ont consacré. Il faut compter dans chaque caractère les douleurs qui naissent des contrastes de bonheur ou d'infortune, de gloire ou de revers, dont une même destinée offre l'exemple; il faut compter les défauts au rang des malheurs, les passions parmi les coups du sort; et plus même les caractères peuvent être accusés de singularité, plus ils commandent l'attention du philosophe: les moralistes doivent être comme ces religieux placés sur le sommet du mont Saint-Bernard, il faut qu'ils se consacrent à reconduire les voyageurs égarés.
Excluant jusqu'au mot de pardon, qui semble détruire la douce égalité qui doit exister entre le consolateur et l'infortuné, ce n'est pas des torts, mais de la douleur qu'il importe de s'occuper; c'est donc au nom du bonheur seul que j'ai combattu les passions. Considérant, comme je l'ai dit ailleurs, le crime et ses effets comme un fléau de la nature qui dépravait tellement l'homme, que ce n'était plus par la philosophie, mais par la force réprimante, des lois qu'il devait être arrêté, je n'ai examiné dans les passions, que leur influence sur celui même qu'elles dominent. Sous le rapport de la morale, sous le rapport de la politique, il existera beaucoup de distinctions à faire entre les passions viles et généreuses, entre les passions sociales et antisociales; mais, en ne calculant que les peines qu'elles causent, elles sont presque toutes également funestes au bonheur.
Je dis à l'homme qui ne veut se plaindre que du sort, qui croit voir dans sa destinée un malheur sans exemple avant lui, et ne s'attache qu'à lutter contre les événements; je lui dis: Parcourez avec moi toutes les chances des passions humaines; voyez si ce n'est pas de leur essence même, et non d'un coup du sort inattendu, que naissent vos tourments. S'il existe une situation dans l'ordre des choses possibles qui puisse vous en préserver, je la chercherai avec vous, je tâcherai de contribuer à vous l'assurer; mais le plus grand argument à présenter contre les passions, c'est que leur prospérité est peut-être plus fatale au bonheur de celui qui s'y livre que l'adversité même. Si vous êtes traversé dans vos projets pour acquérir et conserver la gloire, votre esprit peut s'attacher à l'événement qui, tout à coup, a interrompu votre carrière, et se repaître d'illusions, plus faciles encore dans le passé que dans l'avenir. Si l'objet qui vous est cher vous est enlevé par la volonté de ceux dont il dépend, vous pouvez ignorer à jamais ce que votre propre coeur aurait ressenti, si votre amour, en s'éteignant dans votre âme, vous eût fait éprouver ce qu'il y a de plus amer au monde, l'aridité de ses propres impressions; il vous reste encore un souvenir sensible, seul bien des trois quarts de la vie; je dirai plus, si c'est par des fautes réelles dont le regret occupe à jamais votre pensée, que vous croyez avoir manqué le but où tendait votre passion, votre vie est plus remplie, votre imagination a quelque chose où se prendre, et votre âme est moins flétrie que si, sans événements malheureux, sans obstacles insurmontables, sans démarches à se reprocher, la passion, par cela seulement qu'elle est elle, eût, au bout d'un certain temps, décoloré la vie, après être retombée sur le coeur qui n'aurait pu la soutenir. Qu'est-ce donc qu'une destinée qui entraîne avec elle, ou l'impossibilité d'arriver à son but, ou l'impuissance d'en jouir?
Loin de moi cependant ces axiomes impitoyables des âmes froides et des esprits médiocres: on peut toujours se vaincre, on est toujours le maître de soi; et qui donc a l'idée non-seulement de la passion, mais même d'un degré de plus de passion qu'il n'aurait pas éprouvé, qui peut dire: Là finit la nature morale? Newton n'eût pas osé tracer les bornes de la pensée, et le pédant que je rencontre veut circonscrire l'empire des mouvements de l'âme! il voit qu'on en meurt, et croit encore qu'on se serait sauvé en l'écoutant! Ce n'est point en assurant aux hommes que tous peuvent triompher de leurs passions, qu'on rend cette victoire plus facile. Fixer leur pensée sur la cause de leur malheur, analyser les ressources que la raison et la sensibilité peuvent leur présenter, est un moyen plus sûr, parce qu'il est bien plus vrai. Quand le tableau des douleurs est vivement retracé, quelles leçons peuvent ajouter à la force du besoin qu'on a de cesser de souffrir? Tout ce que vous pouvez pour l'homme infortuné, c'est d'essayer de le convaincre qu'il respirerait un air plus doux dans l'asile où vous l'invitez; mais si ses pieds sont attachés à la terre de feu qu'il habite, vous paraîtra-t-il moins digne d'être plaint?
J'aurai rempli mon but, si j'ai donné quelque espoir de repos à l'âme agitée; si, en ne méconnaissant aucune de ses peines, en avouant la terrible puissance des sentiments qui la gouvernent, en lui parlant sa langue, enfin, j'ai pu m'en faire écouter. La passion repousse tous les conseils qui ne supposent pas la douloureuse connaissance d'elle-même, et vous dédaigne aisément comme appartenant à une autre nature. Je le crois cependant, mon accent n'a pas dû lui paraître étranger; c'est mon seul motif pour espérer qu'à travers tant de livres sur la morale, celui-ci peut encore être utile.
Que je me repentirais néanmoins de cet écrit, si, venant se briser, comme tant d'autres, contre la puissance terrible des passions, il ajoutait seulement à la certitude que croient avoir les âmes froides de la facilité qu'on doit trouver à vaincre les sentiments qui troublent la vie! Non, ne condamnez pas ces infortunés qui ne savent pas cesser de l'être; vous, de qui leurs destinées dépendent, secourez-les comme ils veulent être secourus: celui qui peut soulager le malheur ne doit plus penser à le juger, et les idées générales sont cruelles à l'homme qui souffre, si c'est un autre, et non pas lui, qui les applique à sa situation personnelle.
En composant cet ouvrage, où je poursuis les passions comme destructives du bonheur, où j'ai cru présenter des ressources pour vivre sans le secours de leur impulsion, c'est moi-même aussi que j'ai voulu persuader; j'ai écrit pour me retrouver, à travers tant de peines, pour dégager mes facultés de l'esclavage des sentiments, pour m'élever jusqu'à une sorte d'abstraction qui me permit d'observer la douleur en mon âme, d'examiner dans mes propres impressions les mouvements de la nature morale, et de généraliser ce que la pensée me donnait d'expérience. Une distraction absolue étant impossible, j'ai essayé si la méditation même des objets qui nous occupent ne conduisait pas au même résultat, et si, en approchant du fantôme, il ne s'évanouissait pas plutôt qu'en s'en éloignant. J'ai essayé si ce qu'il y a de poignant dans la douleur personnelle ne s'émoussait pas un peu, quand nous nous placions nous-mêmes comme une part du vaste tableau des destinées, où chaque homme est perdu dans son siècle, le siècle dans le temps, et le temps dans l'incompréhensible. Je l'ai essayé, et je ne suis pas sûre d'avoir réussi dans la première épreuve de ma doctrine sur moi-même; serait-ce donc à moi qu'il conviendrait d'affirmer son absolu pouvoir? Hélas! en s'approchant, par la réflexion, de tout ce qui compose le caractère de l'homme, on se perd dans le vague de la mélancolie. Les institutions politiques, les relations civiles vous présentent des moyens presque certains de bonheur ou de malheur public; mais les profondeurs de l'âme sont si difficiles à sonder! Tantôt la superstition défend de penser, de sentir, déplace toutes les idées, dirige tous les mouvements en sens inverse de leur impulsion naturelle, et sait vous attacher à votre malheur même, dès qu'il est causé par un sacrifice ou peut en devenir l'objet; tantôt la passion ardente, effrénée, ne sait pas supporter un obstacle, consentir à la moindre privation, dédaigne tout ce qui est avenir, et, poursuivant chaque instant comme le seul, ne se réveille qu'au but ou dans l'abîme. Inexplicable phénomène que cette existence spirituelle de l'homme, qui, en la comparant à la matière, dont tous les attributs sont complets et d'accord, semble n'être encore qu'à la veille de sa création, au chaos qui la précède!