Un seul sentiment peut servir de guide dans toutes les situations, peut s'appliquer à toutes les circonstances, c'est la pitié: avec quelle disposition plus efficace pourrait-on supporter et les autres et soi-même? L'esprit observateur et assez fort pour se juger découvre dans lui-même la source de toutes les erreurs. L'homme est tout entier dans chaque homme. Dans quels égarements ne s'est pas souvent perdue la pensée qui précède les actions, la pensée, ou quelque chose encore de plus fugitif qu'elle! Il faut que ce secret intime, qu'on ne pourrait revêtir de paroles sans lui donner, une existence qu'il n'a pas, il faut que ce secret intime serve à rendre inépuisable le sentiment de la pitié[4].

On dit qu'en s'abandonnant à la pitié, les individus et les gouvernements peuvent être injustes: d'abord les individus d'une condition privée ne sont presque jamais dans une situation qui commande de résister à la bonté; les rapports avec les autres sont si peu étendus, les événements qui offrent quelque bien à faire sont dépendants d'un si petit nombre de chances, qu'en se rendant difficile sur les occasions qu'on peut saisir, on condamne sa vie à l'inutile insensibilité. Je ne sais pas une délibération plus importante que celle qui conduirait à se faire un devoir de causer une peine, ou de refuser un service en sa puissance; il faut avoir si présents à la pensée la chaîne des idées morales, l'ensemble de la nature humaine! il faut être si sûr de voir un bien dans un mal, un mal dans un bien! Non: loin de réprimer, à cet égard, les imprudences des hommes, on devrait plutôt les détourner de calculer autant les inconvénients des sentiments généreux, et de s'arroger ainsi un jugement que Dieu seul a droit de prononcer; car c'est à la Providence que semble appartenir cette sublime balance où sont pesés les effets relatifs du bonheur et du malheur. Les hommes, pour lesquels il n'existe que des unités, des moments, des occasions, doivent rarement se refuser aux biens partiels qu'ils peuvent répandre.

Les législateurs eux-mêmes gouvernent souvent à l'aide d'idées trop générales; ce grand principe, que l'intérêt de la minorité doit toujours céder à celui de la majorité, dépend absolument du genre de sacrifices qu'on impose à la minorité; car en le poussant à l'extrême, on arriverait au système de Robespierre. Ce n'est pas le nombre des individus, mais les douleurs qu'il faut compter; et si l'on pouvait supposer la possibilité de faire souffrir un innocent pendant plusieurs siècles, il serait atroce de l'exiger pour le salut même d'une nation entière; mais ces alternatives effrayantes n'existent point dans la réalité. Les vérités d'un certain ordre sont à la fois conseillées par la raison et inspirées par le coeur; il est presque toujours de la politique d'écouter la pitié; il n'y a pas de milieu entre elle et le dernier terme de la cruauté, et Machiavel, dans le code même de la tyrannie, a dit, qu'il fallait savoir s'attacher ceux qu'on ne pouvait faire périr.

On n'obéit pas longtemps aux lois trop sévères, mais l'état qui les maintient, sans pouvoir les faire exécuter, a tous les inconvénients de la rigueur et de la faiblesse. Rien n'use la force d'un gouvernement comme la disproportion entre les délits et les peines: il se présente alors comme un ennemi, tandis qu'il doit paraître comme le chef, comme le principe régulateur de l'empire. Au lieu de se confondre, pour ainsi dire, dans votre esprit avec la nature des choses, il semble un obstacle qu'il faut renverser; et l'agitation de quelques-uns, l'espoir qu'ils conservent, tout insensé qu'il est, de détruire ce qui les opprime, ébranle la confiance de ceux même qui sont contents du gouvernement. Enfin, de quelque manière qu'on réfléchisse sur le sentiment de la pitié, on le trouve fécond en résultats prospères pour les individus et pour les nations, et l'on se persuade que c'est la seule idée primitive qui soit attachée à la nature de l'homme, parce que c'est la seule dont il ait besoin pour toutes les vertus comme pour toutes les jouissances.

Une belle cause finale dans l'ordre moral, c'est la prodigieuse influence de la pitié sur les coeurs; il semble que l'organisation physique elle-même soit destinée à en recevoir l'impression. Une voix qui se brise, un visage altéré, agissent sur l'âme directement comme les sensations; la pensée ne se met point entre deux, c'est un choc, c'est une blessure. Cela n'est point intellectuel; et ce qu'il y a de plus sublime encore dans cette disposition de l'homme, c'est qu'elle est consacrée particulièrement à la faiblesse; et lorsque tout concourt aux avantages de la force, ce sentiment lui seul rétablit la balance, en faisant naître la générosité: ce sentiment ne s'émeut que pour un objet sans défense, qu'à l'aspect de l'abandon, qu'au cri de la douleur; lui seul défend les vaincus après la victoire, lui seul arrête les effets de ce vil penchant des hommes à livrer leur attachement, leurs facultés, leur raison même à la décision du succès; mais cette sympathie pour le malheur est une affection si puissante, réunit tellement ce qu'il y a de plus fort dans les impressions physiques et morales, qu'y résister suppose un degré de dépravation dont on ne peut éprouver trop d'horreur.

Ces êtres seuls n'ont plus de droits à l'association mutuelle de misères et d'indulgence, qui, en se montrant sans pitié, ont effacé en eux le sceau de la nature humaine: le remords d'avoir manqué à quelque principe de morale que ce soit, est l'ouvrage du raisonnement, ainsi que la morale elle-même; mais le remords d'avoir bravé la pitié doit poursuivre comme un sentiment personnel, comme un danger pour soi, comme une terreur dont on est l'objet. On a une telle identité avec l'être qui souffre, que ceux qui parviennent à la détruire acquièrent souvent une sorte de dureté pour eux-mêmes, qui sert encore, sous quelques rapports, à les priver de tout ce qu'ils pourraient attendre de la pitié des autres; cependant, s'il en est temps encore, qu'ils sauvent un infortuné, qu'ils épargnent un ennemi vaincu, et, rentrés dans les liens de l'humanité, ils seront de nouveau sous sa sauvegarde.

C'est dans la crise d'une révolution qu'on entend répéter sans cesse que la pitié est un sentiment puéril qui s'oppose à toute action nécessaire à l'intérêt général, et qu'il faut la reléguer avec les affections efféminées, indignes des hommes d'État ou des chefs de parti: c'est, au contraire, au milieu d'une révolution que la pitié, ce mouvement involontaire dans toute autre circonstance, devrait être une règle de conduite. Tous les liens qui retenaient sont déliés, l'intérêt de parti devient pour tous les hommes le but par excellence: ce but, étant censé renfermer et la véritable vertu et le seul bonheur général, prend momentanément la place de toute autre espèce de loi. Or, dans un temps où la passion s'est mise dans le raisonnement, il n'y a qu'une sensation, c'est-à-dire, quelque chose qui est un peu de la nature de la passion même, qu'il soit possible de lui opposer avec succès. Lorsque la justice est reconnue, on peut se passer de pitié; mais une révolution, quel que soit son but, suspend l'état social, et il faut remonter à la source de toutes les lois, dans un moment où ce qu'on appelle un pouvoir légal est un nom qui n'a plus de sens. Les chefs de parti peuvent se croire assez sûrs d'eux-mêmes pour se guider toujours d'après la plus haute sagesse; mais il n'y a rien de si funeste pour eux que des sectaires privés de l'instinct de la pitié; d'abord ils sont, par cela même, incapables d'enthousiasme pour les individus: ces sentiments tiennent l'un et l'autre, quoique par des rapports différents, à la faculté de l'imagination. La fureur, la vengeance s'allient sans doute avec l'enthousiasme; mais ces mouvements qui rendent cruels momentanément, n'ont pas d'analogie avec ce qu'on a vu de nos jours, un système continuel, et par conséquent à froid, de méconnaître toute pitié. Or, quand cet affreux système existe dans les soldats, ils jugent leurs chefs tout comme leurs ennemis, ils conduisent à l'échafaud ce qu'ils avaient estimé la veille, ils appartiennent uniquement à la puissance d'un raisonnement, et dépendent, par conséquent, de tel enchaînement de mots, qui se placera dans leur tête comme un principe et des conséquences. On ne peut gouverner la foule que par des sensations. Malheur donc aux chefs qui, en étouffant dans leurs partisans tout ce qui est humain, tout ce qui est remuable enfin par l'imagination ou le sentiment, en font des assassins raisonneurs, qui marchent au crime par la métaphysique, et immolent tout au premier arrangement de syllabes qui sera pour eux de la conviction!

Cromwell retenait le peuple par la superstition; on liait les Romains par le serment; les Grecs se laissaient mener par l'enthousiasme qu'ils éprouvaient pour les grands hommes. Si l'espèce de sentiment national qui faisait en France un point d'honneur de la générosité, de cette pitié des vainqueurs, si cette espèce de sentiment ne reprend pas quelque puissance, jamais le gouvernement n'obtiendra un empire constant et volontaire sur une nation qui n'aura pas un instinct moral quelconque, par lequel on puisse l'entraîner et la réunir; car qu'y a-t-il de plus divisant au monde que le raisonnement?

Enfin, la pitié est encore nécessaire pour trouver un terme à la guerre intérieure; il n'y a point de fin aux ressources du désespoir, et les discussions les plus habiles, et les victoires les plus sanglantes ne font qu'augmenter la haine. Une sorte d'élan de l'âme, tout composé d'enthousiasme et de pitié, arrête seul les guerres intestines, et rappelle également le mot de patrie à tous les partis qui la déchirent. Cette commotion produit plus en un jour que tous les écrits et les combinaisons politiques; l'homme lutte contre sa nature en voulant donner à l'esprit seul la grande influence sur la destinée humaine.

Et vous, Français, vous, guerriers invincibles, vous, leurs chefs, vous qui les avez dirigés et soutenus par vos intrépides ressources, c'est à vous tous que l'on doit les triomphes de la victoire; c'est à vous qu'il appartient de proclamer la générosité! Sans l'exercice de cette vertu, quelle palme nouvelle vous resterait-il encore à cueillir? Vos ennemis sont vaincus, ils n'offrent plus aucune résistance, ils ne serviront plus à votre gloire, même par leurs défaites. Voulez-vous encore étonner? pardonnez. Vous êtes vainqueurs, la terreur ou l'enthousiasme prosternent à vos pieds plus de la moitié de l'univers; mais qu'avez-vous fait encore pour le malheur, et qu'est-ce que l'homme, s'il n'a pas consolé l'homme, s'il n'a pas combattu la puissance du mal sur la terre? La plupart des gouvernements sont vindicatifs parce qu'ils craignent, parce qu'ils n'osent être cléments. Vous, qui n'avez rien à redouter, vous, qui devez avoir pour vous la philosophie et la victoire, soulagez toutes les infortunes véritables, toutes celles qui sont vraiment dignes de pitié: la douleur qui accuse est toujours écoutée; la douleur a raison contre les vainqueurs du monde. Que veut-on en effet du génie, des succès, de la liberté, des républiques? qu'en veut-on? quelques peines de moins, quelques espérances de plus. Vous qui rentrerez dans vos foyers, ou dans une condition privée, que serez-vous, si vous ne vous montrez pas généreux? des guerriers pendant la paix, des génies dans l'art de la guerre, alors que toutes les pensées se tourneront vers la prospérité de l'intérieur, et que les dangers passés laisseront à peine des traces. Attachez-vous à l'avenir par la vertu, fixez la reconnaissance par des bienfaits qui durent. Il n'est point de Capitole, il n'est point de triomphes qui puissent ajouter à votre éclat; vous êtes au pinacle de la gloire militaire; la générosité seule plane encore au-dessus de vos têtes. Heureuse situation que celle de la toute-puissance, quand les obstacles n'existent plus au dehors, quand la force est en soi-même, quand on peut faire le bien sans qu'un motif étranger à la vertu vous anime, sans que le soupçon d'un tel motif puisse jamais vous approcher[5]!