Madame de Vernon a été aujourd'hui véritablement sublime; plus son danger augmente, plus son âme s'élève. Ah! que ne peut-elle vivre encore! elle donneroit, j'en suis sûre, pendant le reste de sa vie, l'exemple de toutes les vertus. Sa fille, qui avoit passé la nuit à la veiller, est montée chez moi ce matin; elle m'a dit que sa mère étoit plus mal que le jour précédent, et qu'il ne restoit plus aucun espoir.—Il faut donc, ajouta-t-elle, il faut absolument que vous lui parliez de la nécessité d'accomplir ses devoirs de religion: je vous en conjure, ayez ce courage; il aura plus de mérite avec vos opinions qu'avec les miennes, et vous m'éviterez le plus cruel des malheurs, en sauvant ma pauvre mère de la perdition qui la menace. Mon confesseur est ici, c'est un prêtre d'une dévotion exemplaire; il prie pour nous dans ma chambre, et m'a déjà dit la messe pour obtenir du ciel que ma mère meure dans le sein de notre Église: cependant que peuvent ses prières, si ma mère n'y réunit pas les siennes! Ma chère cousine, persuadez-la! quelle que soit sa réponse, je lui parlerai, c'est mon devoir; mais si elle étoit bien préparée, si elle savoit qu'une personne aussi philosophe…. Je ne le dis pas pour vous offenser, vous le croyez bien; mais enfin, si elle savoit qu'une personne du monde, comme vous, est d'avis qu'elle doit se conformer aux devoirs de sa religion, peut-être qu'elle ne seroit pas retenue par le faux amour propre qui l'endurcit. Ma chère cousine, je vous en conjure….—Et elle me serroit les mains en me suppliant, avec une ardeur que je ne lui avois jamais connue. Je m'engageai de nouveau à parler à madame de Vernon; je pensois en effet qu'on devoit du respect aux cérémonies de la religion qu'on professe; et d'ailleurs les scrupules même les moins fondés des personnes qui nous aiment, méritent des égards; je demandai toutefois instamment à Matilde, de se conduire dans cette occasion avec beaucoup de douceur, de remplir ce qu'elle croyoit son devoir, mais de ne point tourmenter sa mère. Je descendis chez madame de Vernon, j'y trouvai madame de Lebensei. Madame de Mondoville, en la voyant, recula brusquement, et ne voulut point entrer. Madame de Lebensei me laissa seule avec madame de Vernon, en promettant de revenir le soir même passer la nuit auprès d'elle avec moi.—Eh bien! me dit madame de Vernon en me tendant la main quand nous fûmes seules, un mot de vous sur ma lettre, j'en ai besoin.—Sophie, lui répondis-je, je demande au ciel de vous rendre la vie, et je suis sûre de ramener votre coeur à tous les sentimens pour lesquels il étoit fait.—Ah! la vie, me dit-elle, il ne s'agit plus de cela; mais si votre amitié me reste, je me croirai moins coupable, et je mourrai tranquille.—Ah! sans doute, repris-je, elle vous reste, elle vous est rendue cette amitié si tendre; à la voix de ce qui nous fut cher, le souvenir du passé doit toujours renaître, rien ne peut l'anéantir; il se retire au fond de notre coeur, lors même qu'on croit l'avoir oublié: jugez ce que j'éprouve à présent que vous souffrez, que vous m'aimez, et que je vous vois prête à devenir ce que je vous croyois, ce que la nature avoit voulu que vous fussiez!—Douce personne! interrompit-elle, vos paroles me font du bien, et je meurs plus tranquillement que je ne l'ai mérité.
—Il me reste, lui dis-je, un pénible devoir à remplir auprès de vous; mais votre raison est si forte, que je ne crains point de vous présenter des idées qui pourroient effrayer toute autre femme. Votre fille désire avec ardeur que vous remplissiez les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes dangereusement malades; elle y attache le plus grand prix; il me semble que vous devez lui accorder cette satisfaction. D'ailleurs vous donnerez un bon exemple, en vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect pour la morale et la Divinité.—Madame de Vernon réfléchit un moment, avant de me répondre; puis elle me dit:—Ma chère Delphine, je ne consentirai point à ce que vous me demandez; ce qui a souillé ma vie, c'est la dissimulation; je ne veux pas que le dernier acte de mon existence participe à ce caractère. J'ai toujours blâmé les cérémonies des catholiques auprès des mourans; elles ont quelque chose de sombre et de terrible, qui ne s'allie point avec l'idée que je me fais de la bonté de l'Être suprême. J'ai surtout une invincible répugnance pour ouvrir mon âme à un prêtre, peut-être même à toute autre personne qu'à vous; je sens qu'il me seroit impossible de parler avec confiance à un homme que je ne connois point, ni de recevoir aucune consolation de cette voix, jusqu'alors étrangère à mon coeur. Je crois que si l'on me contraignoit à voir un prêtre, je ne lui dirois pas une seule de mes pensées ni de mes actions secrètes; j'aurois l'air de me confesser, et je ne me confesserois sûrement pas; je me donnerois ainsi la fausse apparence de la foi que je n'aurois point. J'ai trop usé de la feinte; c'en est assez, je ne veux point interrompre la jouissance, hélas! trop nouvelle, que la sincérité me fait goûter, depuis que mon âme s'y est livrée. Ce n'est pas assurément que je repousse les idées religieuses; mon coeur les embrasse avec joie, et c'est en vous que j'espère, ma chère Delphine, pour me soutenir dans cette disposition; mais si je mêlois à ce que j'éprouve réellement des démonstrations forcées, je tarirois la source de l'émotion salutaire que vous avez fait naître en moi. Madame de Lebensei voulant me veiller cette nuit, ma fille choisira ce temps pour se reposer; restez avec moi, chère Delphine, consacrez ces momens, qui sont peut-être les derniers, à remplir mon âme de toutes les idées qui peuvent à la fois la fortifier et l'attendrir; mais ayez la bonté d'annoncer à ma fille mes refus; ils sont irrévocables.—Je connoissois le caractère positif de madame de Vernon; mon insistance eût été inutile; je lui promis donc ce qu'elle désiroit.—Suivez, ma chère Sophie, lui dis-je, suivez les impulsions de votre coeur; quand elles sont pures, elles élèvent toutes vers un Dieu qui se manifeste à nous, par chacun des bons mouvemens de notre âme.
—Je me suis occupée, ajouta madame de Vernon, de tous les intérêts qui pouvoient dépendre de moi; j'ai assuré autant qu'il m'étoit possible vos créances sur mon héritage; j'ai réglé avec le plus grand soin les intérêts de ma fille; enfin, et ce devoir étoit le plus impérieux de tous, j'ai écrit à Léonce une lettre qui contient dans les plus grands détails, l'histoire malheureuse des torts que j'ai eus envers vous deux. Cette lettre lui apprendra aussi les services que vous m'avez rendus; je lui dis positivement que c'est à votre générosité que ma fille doit la terre qu'elle lui a apportée en dot. Cette lettre sera remise par un de mes gens au courrier de l'ambassadeur d'Espagne, et dans huit jours vous serez justifiée auprès de Léonce. Je le renvoie à vous, pour savoir si j'ai mérité qu'il me pardonne. Je n'ai pu prendre sur moi de rien mettre dans cette lettre qui l'adoucît en ma faveur; ma fierté souffroit, je l'avoue, de faire des aveux si humilians à un homme qui ne m'a jamais aimée, et qui éprouvera sûrement, en lisant ma lettre, le dernier degré de l'indignation. Cette pensée, qui m'étoit toujours présente, m'a peut-être inspiré des expressions dont la sécheresse ne s'accorde pas avec ce que j'éprouve. Mais enfin, c'est à vous, à vous seule, que je pouvois confier mon repentir. Je n'ai pas dit à Léonce dans quel état de santé j'étois; ma mort le lui apprendra: je n'ai pu même me résoudre à lui recommander le bonheur de Matilde; une prière de moi ne peut que l'irriter: mais c'est entre vos mains, ma chère Delphine, que je remets le sort de ma fille. Je n'ai pas, assurément, le droit de donner des conseils à la vertu même; cependant, je vous en conjure, contentez-vous de reconquérir l'estime et l'admiration de Léonce, et ne rallumez pas un sentiment qui, j'en suis sûre, rendroit trois personnes très-malheureuses.—Nous irons ensemble, je l'espère, lui répondis-je, auprès de ma belle-soeur, comme nous en avions formé le projet, et je ne quitterai plus sa retraite.
—Nous irons! ce mot ne me convient plus; mais j'ose encore m'en flatter, s'écria madame de Vernon en joignant les mains avec ardeur, le ciel réparera le mal que j'ai fait, et vous donnera de nouveaux moyens de bonheur. Votre belle-soeur doit me haïr; adoucissez ce sentiment, afin qu'elle puisse, sans amertume, vous entendre quelquefois parler avec bonté de votre coupable amie.—Elle continua pendant assez long-temps encore à m'entretenir avec la même douceur, le même calme, et la même certitude de mourir. Il sembloit que cette conviction eût dégagé son esprit de toutes les fausses idées dont elle s'étoit fait un système. Ses qualités naturelles reparoissoient, elle se plaisoit dans les bons sentimens auxquels elle se livroit; et quoique la retrouver ainsi dût augmenter mes regrets, j'éprouvois une sorte de bien-être en revenant à l'estimer. Je jouissois de ce qu'elle me rendoit son image, et me permettoit de me souvenir d'elle, sans rougir de l'avoir si tendrement aimée. Quoiqu'il ne me restât plus l'espérance de la conserver, il m'étoit cependant très-pénible de l'entendre parler si long-temps, malgré la défense des médecins. Je la lui rappelai avec instance.—Quoi! me dit-elle, ne voyez vous pas qu'il me reste à peine vingt-quatre heures à vivre! il y a seulement trois jours, ma chère Delphine, que je suis contente de moi; laissez-moi donc vous communiquer toutes mes pensées, apprendre de vous si elles sont bonnes, si elles sont dignes de ce Dieu protecteur que vous prierez pour moi, avec cette voix angélique qui doit pénétrer jusqu'à lui; mais allez vous reposer, ajouta-t-elle; vous redescendrez dans quelques heures: j'entends madame de Lebensei qui revient; elle me plaît, elle a l'air de m'aimer: et ma fille, hélas! j'ai mérité ce que j'éprouve, jamais aucune confiance n'a existé entre nous. Adieu pour un moment, Delphine; mon cher enfant, adieu.—Elle me dit ces derniers mots avec le même accent, le même geste que dans sa grâce et dans sa santé parfaites. Cet éclair de vie, à travers les ombres de la mort, m'émut profondément, et je m'éloignai pour lui cacher mes pleurs.
En remontant chez moi, je trouvai Matilde qui m'attendoit: il fallut lui dire le refus de sa mère; elle en éprouva d'abord une douleur qui me toucha: mais bientôt, m'annonçant ce qu'elle appeloit son devoir, j'eus à combattre les projets les plus durs et les plus violens. Elle me répéta plusieurs fois qu'elle vouloit entrer chez sa mère, lui mener le prêtre quand il reviendroit, et la sauver enfin à tout prix. Elle accusoit madame de Lebensei de tout le mal, et se croyoit obligée de ne pas approcher du lit de sa mère mourante, tant qu'auprès de ce lit il y avoit une femme divorcée. Que sais-je! ses discours étoient un mélange de tout ce qu'un esprit borné et une superstition fanatique peuvent produire, dans une personne qui n'est pas méchante, mais dont le coeur n'est pas assez sensible pour l'emporter sur toutes ses erreurs. Ce ne sont point ses opinions seules qu'il faut en accuser: Thérèse en a de semblables; mais son caractère doux et tendre puise à la même source des sentimens tout-à-fait opposés.
J'essayai vainement, pendant une heure, toutes les armes de la raison, pour arriver jusqu'à la conviction de Matilde; on l'avoit munie d'une phrase contre tous les argumens possibles. Cette phrase ne répondoit à rien; mais elle suffisoit pour l'entretenir dans son opiniâtreté. Je n'aurois rien obtenu d'elle, si j'avois continué à chercher à la persuader; mais j'eus heureusement l'idée de lui proposer un délai de vingt-quatre heures; elle saisit cette offre, qui, peut-être, la tiroit de son embarras intérieur. Hélas! qui sait si Sophie sera en vie dans vingt-quatre heures! je ne la quitterai plus, de peur que Matilde, revenant à ses premières idées, ne la tourmentât pendant que je n'y serois pas.
Quoique je sois vivement occupée de l'état de madame de Vernon, je ne puis repousser une idée qui me revient sans cesse. Il y a sept jours aujourd'hui que Léonce attendoit ma justification, et qu'il ne l'a pas reçue; dans huit jours, il apprendra tout par la lettre de madame de Vernon; quelle impression recevra-t-il alors? quel sentiment éprouvera-t-il pour moi? Ah! je ne le saurai pas, je ne dois pas le savoir. Adieu, ma soeur; hélas! mon voyage ne sera pas long-temps retardé, et la pauvre Sophie aura cessé de vivre, avant même que M. de Mondoville ait pu répondre à sa lettre.
LETTRE XLIII.
Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 2 décembre.