Quelle cruelle scène, mademoiselle, je suis chargée de vous raconter! madame d'Albémar est dans son lit, avec une fièvre ardente, et j'ai moi-même à peine la force de remplir les devoirs que m'impose mon amitié pour vous et pour elle. Vous avez daigné, m'a-t-elle dit, vous souvenir de moi avec intérêt, et c'est peut-être à vous que je dois la bienveillance de cette créature parfaite: comment pourrai-je jamais reconnoître un tel service? quelle âme, quel caractère! et se peut-il que les plus funestes circonstances privent à jamais une telle femme de tout espoir de bonheur!

Madame de Vernon n'est plus; hier, à onze heures du matin, elle expira dans les bras de Delphine: une fatalité malheureuse a rendu ses derniers momens terribles. Je vais mettre, si je le peux, de la suite dans le récit de ces douze heures, dont je ne perdrai jamais le souvenir; pardonnez-moi mon trouble, si je ne parviens pas à le surmonter.

Avant-hier, à minuit, madame d'Albémar redescendit dans la chambre de madame de Vernon; elle la trouva sur une chaise longue, son oppression ne lui avoit pas permis de rester dans son lit; l'effrayante pâleur de son visage auroit fait douter de sa vie, si de temps en temps ses yeux ne s'étoient ranimés en regardant Delphine. Delphine chercha dans quelques moralistes, anciens et modernes, religieux et philosophes, ce qui étoit le plus propre à soutenir l'âme défaillante devant la terreur de la mort. La chambre étoit foiblement éclairée; madame d'Albémar se plaça à côté d'une lampe dont la lumière voilée répandoit sur son visage quelque chose de mystérieux. Elle s'animoit en lisant ces écrits, dans lesquels les âmes sensibles et les génies élevés ont déposé leurs pensées généreuses. Vous connoissez son enthousiasme pour tout ce qui est grand et noble: cette disposition habituelle étoit augmentée par le désir de faire une impression profonde sur le coeur de madame de Vernon; sa voix si touchante avoit quelque chose de solennel, souvent elle élevoit vers l'Être suprême des regards dignes de l'implorer; sa main prenoit le ciel à témoin de la vérité de ses paroles, et toute son attitude avoit une grâce et une majesté inexprimables.

Je ne sais où Delphine trouvoit ce qu'elle lisoit, ce qui peut-être lui étoit inspiré; mais jamais on n'environna la mort d'images et d'idées plus calmes, jamais on n'a su mieux réveiller au fond du coeur ces impressions sensibles et religieuses, qui font passer doucement des dernières lueurs de la vie aux pâles lueurs du tombeau.

Tout à coup, à quelque distance de la maison de madame de Vernon, une fenêtre s'ouvrit, et nous entendîmes une musique brillante, dont le son parvenoit jusqu'à nous: dans le silence de la nuit, à cette heure, ce devoit être une fête qui duroit encore. Madame de Vernon, maîtresse d'elle-même jusqu'alors, fondit en larmes à cette idée; la même émotion nous saisit, Delphine et moi, mais elle se remit la première, et prenant la main de madame de Vernon avec tendresse:—Oui, lui dit-elle, ma chère amie, à quelques pas de nous il y a des plaisirs, ici de la douleur; mais avant peu d'années, ceux qui se réjouissent pleureront, et l'âme, réconciliée avec son Dieu comme avec elle-même, dans ces temps-là, ne souffrira plus.—Madame de Vernon parut calmée par les paroles de Delphine, et presque au même instant tous les instrumens cessèrent.

Quel tableau cependant que celui dont j'étois témoin! un rapprochement singulièrement remarquable en augmentoit encore l'impression; je venois d'apprendre par madame de Vernon elle-même, qu'elle avoit les plus grands torts à se reprocher envers madame d'Albémar; et je réfléchissois sur l'enchaînement de circonstances qui donnoit à madame de Vernon, si accueillie, si recherchée dans le monde, pour unique appui, pour seule amie, la femme qu'elle avoit le plus cruellement offensée.

Quand madame de Vernon vouloit parler à Delphine de son repentir, elle repoussoit doucement cette conversation, l'entretenoit de son amitié pour elle, avec une sorte de mesure et de délicatesse qui écartoit le souvenir de la conduite de madame de Vernon, et ne rappeloit que ses qualités aimables. Delphine apportoit attentivement à son amie mourante les secours momentanés qui calmoient ses douleurs; elle la replaçoit doucement et mieux sur son sopha, elle l'interrogeoit sur ses souffrances avec les ménagemens les plus délicats, et, sans montrer ses craintes, elle laissoit voir toute sa pitié; enfin le génie de la bonté inspiroit Delphine, et sa figure, devenue plus enchanteresse encore par les mouvemens de son âme, donnoit une telle magie à toutes ses actions, que j'étois tentée de lui demander s'il ne s'opéroit point quelque miracle en elle; mais il n'y en avoit point d'autre que l'étonnante réunion de la sensibilité, de la grâce, de l'esprit et de la beauté!

Pauvre madame de Vernon! elle a du moins joui de quelques heures très-douces, et pendant cette nuit, j'ai vu sur son visage une expression plus calme et plus pure, que dans les momens les plus brillans de sa vie. J'espère encore que son âme n'a pas perdu tout le fruit du noble enthousiasme que Delphine avoit su lui inspirer. Enfin le jour commença, c'étoit un des plus sombres et des plus glacés de l'hiver; il neigeoit abondamment, et le froid intérieur qu'on ressentoit ajoutoit encore à tout ce que cette journée devoit avoir d'effroyable; je voyois que madame de Vernon s'affoiblissoit toujours plus, et que ses vomissemens de sang devenoient plus fréquens et plus douloureux. Je suis convaincue que quand même elle eût évité les cruelles épreuves qu'elle a souffertes, elle n'auroit pu vivre un jour de plus.

Le médecin arriva, et bientôt après madame de Mondoville; je dois lui rendre la justice que son visage étoit fort altéré, elle avoit l'air d'avoir beaucoup pleuré; madame de Vernon le remarqua et lui fit un accueil très-tendre. Le médecin, après avoir examiné l'état de madame de Vernon, qui ne l'interrogea même pas, sortit avec madame de Mondoville; il est probable qu'il lui annonça que sa mère n'avoit plus que quelques heures à vivre. Alors le confesseur de Matilde, qui n'a pas la modération et la bonté de quelques hommes de son état, décida l'aveugle personne dont il disposoit à le conduire chez sa mère, malgré le refus qu'elle avoit fait de le voir.

Au moment où nous vîmes Matilde entrer dans la chambre, accompagnée de son prêtre, nous tressaillîmes, madame d'Albémar et moi; mais il n'étoit plus temps de rien empêcher. Matilde, avec d'autant plus de véhémence qu'il lui en coûtoit peut-être davantage, dit à madame de Vernon:—Ma mère, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, ne vous refusez pas aux secours qui peuvent seuls vous sauver des peines éternelles, je vous en conjure au nom de Dieu et de Jésus-Christ.—En achevant ces mots, elle se jeta à genoux devant sa mère.—Insensée! s'écria Delphine, pensez-vous servir l'Être souverainement bon, en causant à votre mère l'émotion la plus douloureuse?—Vous perdez ma mère, s'écria Matilde avec indignation, vous, Delphine, par vos ménagemens pusillanimes, vos incertitudes, et vos doutes; et vous, madame, dit-elle en se retournant vers moi, par l'intérêt que vous avez à écarter la religion qui vous condamne.—J'entendois ces paroles sans aucune espèce de colère, tant la situation de madame de Vernon et l'anxiété de Delphine m'occupoient: je remarquai seulement dans le visage de madame de Vernon une expression très-vive, et bientôt après, elle prit la parole avec une force extraordinaire dans son état.