—Ma fille, dit-elle à Matilde, je pardonne a votre zèle inconsidéré; je dois tout vous pardonner, car j'ai eu le tort de ne point vous élever moi-même; je n'ai point éclairé votre esprit, et les rapports intimes de la confiance n'ont point existé entre nous; j'ai soigné vos intérêts, mais je n'ai point cultivé vos sentimens, et j'en reçois la punition, puisque dans cet instant même la mort ne sauroit rapprocher nos coeurs: la mère et la fille ne peuvent s'entendre au moins une fois, en se disant un dernier adieu. Mais vous, monsieur, continua-t-elle en s'adressant au prêtre, qui jusqu'alors s'étoit tenu dans le fond de la chambre, les yeux baissés, l'air grave, et ne prononçant pas un seul mot; mais vous, monsieur, pourquoi vous servez-vous de votre ascendant sur une tête foible, pour l'exposer à un grand malheur, celui d'affliger une mère mourante? J'ai beaucoup de respect pour la religion; mon coeur est rempli d'amour pour un Dieu bienfaisant, et sa bonté me pénètre de l'espoir d'une autre vie; mais ce seroit mal me présenter au juge de toute vérité, que de trahir ma pensée, par des témoignages extérieurs qui ne sont point d'accord avec mes opinions; j'aime mieux me confesser à Dieu dans mon coeur, qu'à vous, monsieur, que je ne connois point, ou qu'à tout autre prêtre avec lequel je n'aurois point contracté des liens d'amitié ou de confiance; je suis plus sûre de la sincérité de mes regrets que de la franchise de mes aveux; nul homme ne peut m'apprendre si Dieu m'a pardonné, la voix de ma conscience m'en instruira mieux que vous. Laissez-moi donc mourir en paix, entourée de mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, et sur le bonheur desquels ma vie n'a que trop exercé d'influence; s'ils sont revenus à moi, s'ils ont été touchés de mon repentir, leurs prières imploreront la miséricorde divine en ma faveur, et leurs prières seront écoutées; je n'en veux point d'autres: cet ange, ajouta-t-elle en montrant Delphine, cet ange que j'ai offensé, intercédera pour moi auprès de l'Être suprême; retirez-vous maintenant, monsieur; votre ministère est fini, quand vous n'avez pas convaincu; si vous vouliez employer tout autre moyen pour parvenir à votre but, vous ne vous montreriez pas digne de la sainteté de votre mission.

—Dès que madame de Vernon eut fini de parler, le prêtre se mit à genoux, et, baisant la croix qu'il portoit sur sa poitrine, il dit avec un ton solennel, qui me parut dur et affecté:—Malheur à l'homme qui veut sonder les voies du Christ, et méconnoître son autorité! malheur à lui, s'il meurt dans l'impénitence finale!—Et faisant signe à Matilde de le suivre, ils s'éloignèrent tous les deux dans le plus profond silence.

Soit que madame de Mondoville voulût retenir le prêtre, pour le ramener auprès de sa mère, lorsqu'elle n'auroit plus la force de s'y opposer; soit qu'elle crût que le service divin qu'on feroit pour madame de Vernon, pendant qu'elle vivoit encore, seroit plus efficace; elle s'enferma dans son appartement pour dire des prières avec son confesseur, et quelques domestiques attachés aux mêmes opinions qu'elle: ainsi donc elle s'éloigna de sa mère dans ses derniers momens, et ne lui rendit point les soins qu'elle lui devoit. Un bizarre mélange de superstition, d'opiniâtreté, d'amour mal entendu du devoir, se combinoit dans son âme avec une véritable affection pour sa mère, mais une affection dont les preuves amères et cruelles faisoient souffrir toutes les deux. Quoi qu'il en soit, c'est à cette singulière absence de la chambre de madame de Vernon, que Matilde a dû de n'être pas témoin d'une scène qui l'auroit pour jamais privée du repos et du bonheur.

Lorsque madame de Mondoville et le confesseur furent éloignés, l'effort que madame de Vernon avoit fait, l'émotion qu'elle avoit éprouvée, lui causèrent un vomissement de sang si terrible, qu'elle perdit tout-à-fait connoissance dans les bras de madame d'Albémar. Nos soins la rappelèrent encore à la vie; mais Delphine, profondément effrayée de cet accident que nous avions cru le dernier, étoit à genoux devant la chaise longue de madame de Vernon, le visage penché sur ses deux mains pour essayer de les réchauffer; ses beaux cheveux blonds, s'étant détachés, tomboient en désordre…. Dans ce moment, j'entendis ouvrir deux portes avec une violence remarquable, dans une maison où les plus grandes précautions étoient prises contre le moindre bruit qui pût agiter madame de Vernon. Un pas précipité frappe mon oreille, je me lève, et je vois entrer Léonce une lettre à la main (c'étoit celle de madame de Vernon qui contenoit l'aveu de sa conduite). Il étoit tremblant de colère, pâle de froid, tout son extérieur annonçoit qu'il venoit de faire un long voyage: en effet, depuis sept jours et sept nuits, par les glaces de l'hiver, il étoit venu de Madrid sans s'arrêter un moment; il étoit entré dans la maison de madame de Vernon sans parler à personne, et comme enivré d'agitations et de souffrances physiques et morales.

Delphine tourna la tête, jeta un cri en voyant Léonce, étendit les bras vers lui sans savoir ce qu'elle faisoit; ce mouvement et l'altération des traits de Delphine achevèrent de déranger presque entièrement la raison de Léonce, et prenant vivement le bras de Delphine, comme pour l'entraîner:—Que faites-vous, s'écria-t-il en s'adressant à madame de Vernon (dont il ne pouvoit voir le visage, parce qu'un rideau à demi tiré devant sa chaise longue la cachoit), que faites-vous de cette pauvre infortunée? quelle nouvelle perfidie employez-vous contre elle? Cette lettre que vous m'avez adressée en Espagne, le courrier qui la portoit me l'a remise comme j'arrivois, comme je venois m'éclaircir enfin du doute affreux que le silence de Delphine et la lettre d'un ami faisoient peser sur moi: la voilà cette lettre, elle contient le récit de vos barbares mensonges. Je ne devois, disiez-vous, la recevoir qu'après le départ de Delphine; étoit-ce encore une ruse pour empêcher mon retour ici, pour faire tomber dans quelque piège, en mon absence, la malheureuse Delphine?—Léonce, dit madame d'Albémar, que vous êtes injuste et cruel! madame de Vernon est mourante, ne le savez-vous donc pas?— Mourante! répéta Léonce; non, je ne le crois pas; le feint-elle pour vous attendrir? vous laisserez-vous encore tromper par sa détestable adresse? Quoi, Delphine! vous m'aviez écrit que je devois en croire madame de Vernon, et elle s'est servie de cette preuve même de votre confiance pour me convaincre que vous aimiez M. de Serbellane, tandis que, victime généreuse, vous vous étiez sacrifiée à la réputation de madame d'Ervins! et vous, Delphine, et vous qui me jugiez instruit de la vérité, vous avez dû penser que j'étois le plus foible, le plus ingrat, le plus insensible des hommes; que je vous blâmois de vos vertus, que je vous abandonnois à cause de vos malheurs. J'ai des défauts; on s'en est servi pour donner quelque vraisemblance à la conduite la plus cruelle, envers l'être le plus aimable et le plus doux. Ce n'est pas tout encore; un obstacle de fortune me séparoit de Matilde; cet obstacle est levé par Delphine, l'exemple d'une générosité sans bornes, la victime d'une ingratitude sans pudeur. On me laisse ignorer ce service, on la punit de l'avoir rendu; tout est mystère autour de moi, je suis enlacé de mensonges, et quand j'apprends que je suis aimé, que je l'ai toujours été (dit-il avec un son de voix qui déchiroit le coeur), je suis lié, lié pour jamais! Je la vois, cet objet de mon amour, de mon éternel amour; elle tend les bras vers son malheureux ami; tout son visage porte l'empreinte de la douleur, et je ne puis rien pour elle! et je l'ai repoussée, quand elle se donnoit à moi, quand elle versoit peut-être des larmes amères sur ma perte! et c'est vous, répéta-t-il en interpellant madame de Vernon, c'est vous!…—

L'inexprimable angoisse de cette malheureuse femme me faisoit une pitié profonde; Delphine, qui en souffroit plus encore que moi, s'écria:—Léonce, arrêtez! arrêtez! un accident funeste l'a mise au bord de la tombe; si vous saviez, depuis ce temps, par combien de regrets touchans et sincères elle a tâché de réparer la faute que l'amour maternel l'avoit entraînée à commettre!—Elle sera bien punie, s'écria Léonce, si c'est sa fille qu'elle a voulu servir; elle se reprochera son malheur comme le mien. Rompez, femme perfide, dit-il à madame de Vernon, rompez le lien que vous avez tissu de faussetés; rendez-moi ce jour, le matin de ce jour où je n'avois pas entendu votre langage trompeur, où j'étois libre encore d'épouser Delphine, rendez-le-moi.—Oh Léonce! répondit madame de Vernon, ne me poursuivez pas jusque dans la mort, acceptez mon repentir.—Revenez à vous-même, interrompit Delphine en s'adressant à Léonce; voyez l'état de cette infortunée; pourriez-vous être inaccessible à la pitié?—Pour qui, de la pitié? reprit-il avec un égarement farouche, pour qui? pour elle? ah! s'il est vrai qu'elle se meure, faites que le ciel m'accorde de changer de sort avec elle; que je sois sur ce lit de douleur, regretté par Delphine, et qu'elle porte à ma place les liens de fer dont elle m'a chargé; qu'elle acquitte cette longue destinée de peines à laquelle sa dissimulation profonde m'a condamné.—Barbare! s'écria Delphine, que faut-il pour vous attendrir, pour obtenir de vous une parole douce qui console les derniers momens de la pauvre Sophie? Et moi donc aussi, n'ai-je pas souffert? depuis que j'ai perdu l'espoir d'être unie à vous, un jour s'est-il passé sans que j'aie détesté la vie? je vous demande au nom de mes pleurs….—Au nom de vos malheurs qu'elle a causés, interrompit Léonce, que me demandez-vous?

Delphine alloit répondre; madame de Vernon, se levant presque comme une ombre du fond du cercueil, et s'appuyant sur moi, fit signe à Delphine de la laisser parler. Comme elle s'avançoit soutenue de mon bras, elle sortit de l'enfoncement dans lequel étoit placée sa chaise longue; et le jour éclairant toute sa personne, Léonce fut frappé de son état, qu'il n'avoit pu juger encore: ce spectacle abattit tout à coup sa fureur; il soupira, baissa les yeux, et je vis, même avant que madame de Vernon se fût fait entendre, combien toute la disposition de son âme étoit changée.

—Delphine, dit alors madame de Vernon, ne demandez pas à Léonce un pardon qu'il ne peut m'accorder, puisque tout son coeur le désavoue; j'ai peut-être mérité le supplice qu'il me fait éprouver; vous aviez, chère Delphine, répandu trop de douceur sur la fin de ma vie, je n'étois pas assez punie; mais obtenez seulement qu'il me jure de ne pas faire le malheur de Matilde, que mes fautes soient ensevelies avec moi, que leurs suites funestes ne poursuivent pas ma mémoire; obtenez de lui qu'il cache à Matilde l'histoire de son mariage et de ses sentimens pour vous.—A qui voulez-vous, répondit Léonce, dont l'indignation avoit fait place au plus profond accablement, à qui voulez-vous que je promette du bonheur? hélas! je n'ai, je ne puis répandre autour de moi que de la douleur.—Si vous me refusez aussi cette prière, répondit madame de Vernon, ce sera trop de dureté pour moi, oui, trop en vérité.—Je la sentis défaillir entre mes bras, et je me hâtai de la replacer sur son sopha.

Delphine, animée par un mouvement généreux, qui l'élevoit au-dessus même de son amour pour Léonce, s'approcha de madame de Vernon, et lui dit avec une voix solennelle, avec un accent inspiré:—Oui, c'est trop, pauvre créature! et ce cruel, insensible à nos prières, n'est point auprès de toi l'interprète de la justice du ciel. Je te prends sous ma protection; s'il t'injurie, c'est moi qu'il offensera; s'il ne prononce pas à tes pieds les paroles qui font du bien à l'âme, c'est mon coeur qu'il aliénera: tu lui demandes de respecter le bonheur de ta fille, eh bien! je réponds, moi, de ce bonheur; il me sera sacré, je le jure à sa mère expirante; et si Léonce veut conserver mon estime, et ce souvenir d'amour qui nous est cher encore au milieu de nos regrets, s'il le veut, il ne troublera point le repos de Matilde, il n'altérera jamais le respect qu'elle doit à la mémoire de sa mère. Femme trop malheureuse! dont Léonce n'a point craint de déchirer le coeur, je me rends garant de l'accomplissement de vos souhaits, écoutez-moi de grâce, n'écoutez plus que moi seule.—Oui, dit madame de Vernon d'une voix à peine intelligible, je t'entends, Delphine, je te bénis; la bénédiction des morts est toujours sainte, reçois-la, viens près de moi….—Elle posa sa tête sur l'épaule de Delphine; Léonce, en voyant ce spectacle, tombe à genoux au pied du lit de madame de Vernon, et s'écrie:—Oui, je suis un misérable furieux; oui, Delphine est un ange; pardonnez-moi, pour qu'elle me pardonne, pardonnez-moi le mal que j'ai pu vous faire.—Entendez-vous, Sophie, dit madame d'Albémar à madame de Vernon, qui ne répondoit plus rien à Léonce; entendez-vous? son injustice est déjà passée, il revient à vous.—Oui, répondit Léonce, il revient à vous, et peut être il va mourir….—En effet, tant d'agitations, un voyage si long au milieu de l'hiver et sans aucun repos l'avoient jeté dans un tel état qu'il tomba sans connoissance devant nous.

Jugez de mon effroi, jugez de ce qu'éprouvoit Delphine! les mains déjà glacées de madame de Vernon retenoient les siennes; elle ne pouvoit s'en éloigner, et cependant elle voyoit devant elle Léonce étendu comme sans vie sur le plancher. Madame de Vernon, au milieu des convulsions de l'agonie, saisit encore une fois la main de Delphine avant que d'expirer. Delphine, dans un état impossible à dépeindre, soutenoit dans ses bras le corps de son amie, et me répétoit, les yeux fixés sur Léonce:—Madame de Lebensei, juste ciel! vit-il encore?… dites-le moi….—A mes cris madame de Mondoville arriva précipitamment; sa mère ne vivoit plus, et son mari, qu'elle croyoit en Espagne, étoit sans connoissance devant ses yeux: elle attribua son état au saisissement causé par la mort de sa mère, et profondément touchée de le voir ainsi, elle montra, pour le secourir, une présence d'esprit et une sensibilité qui pouvoient intéresser à elle.