Les emportemens de mon caractère ne m'avoient jamais donné l'idée de la fureur qui s'empare de moi, quand je me dis que je pourrais te perdre, et te perdre par l'effet de mes propres résolutions, des sentimens auxquels je me suis livré, des mots que j'ai prononcés. Delphine, en exprimant cette crainte, qui me poursuit sans relâche, j'ai été obligé de m'interrompre; j'étois retombé dans l'accès de rage où tu m'as vu, lorsque j'accusois sans pitié madame de Vernon. Je me suis répété, pour me calmer, que tu ne braverois pas mon désespoir. Oh! ma Delphine, je te verrai, je te verrai sans cesse.
Demain, on m'assure que je serai en état de sortir, j'irai chez vous: votre porte pourroit-elle m'être refusée? Mais d'où vient cette terreur! ne connois-je pas ton coeur généreux, ton esprit éminemment doué de courage et d'indépendance! Quel motif pourroit t'empêcher d'avoir pitié d'un malheureux qui t'est cher, et qui ne peut plus vivre sans toi?
LETTRE II.
Réponse de Delphine à Léonce.
Quel motif pourrait m'empêcher de vous voir? Léonce, des sentimens personnels ou timides n'exercent aucun pouvoir sur moi. Dieu m'est témoin que, pour tous les intérêts réunis, je ne céderois pas une heure, une heure qu'il me seroit accordé de passer avec vous sans remords; mais ce qui me donne la force de dédaigner toutes les apparences, et de m'élever au-dessus de l'opinion publique elle-même, c'est la certitude que je n'ai rien fait de mal; je ne crains point les hommes, tant que ma conscience ne me reproche rien; ils me feroient trembler, si j'avois perdu cet appui.
Nous sommes bien malheureux: oh! Léonce, croyez-vous que je ne le sente pas? Tout sembloit d'accord il y a quelques mois, pour nous assurer la félicité la plus pure. J'étois libre, ma situation et ma fortune m'assuroient une parfaite indépendance; je vous ai vu, je vous ai aimé de toutes les facultés de mon âme, et le coup le plus fatal, celui que la plus légère circonstance, le moindre mot auroit pu détourner, nous a séparés pour toujours! Mon ami, ne vous reprochez point notre sort; c'est la destinée, la destinée seule, qui nous a perdus tous les deux.
Pensez-vous que je ne doive pas aussi m'accuser de mon malheur? Souvent je me révolte contre cette destinée irrévocable, je m'agite dans le passé comme s'il étoit encore de l'avenir; je me repens avec amertume de n'avoir pas été vous trouver, lorsque cent fois je l'ai voulu. Le désespoir me saisit, au souvenir de cette fierté, de cette crainte misérable, qui ont enchaîné mes actions, quand mon coeur m'inspirait l'abandon et le courage.
S'il vous est plus doux, Léonce, quand vous souffrez, de songer, à quelque heure que ce puisse être, que dans le même instant, Delphine, votre pauvre amie, accablée de ses peines, implore le ciel pour les supporter; le ciel qui, jusqu'alors, l'avoit toujours secourue, et qu'elle implore maintenant en vain: si cette idée tout à la fois cruelle et douce vous fait du bien, ah! vous pouvez vous y livrer! Mais que font nos douleurs à nos devoirs? La vertu, que nous adorions dans nos jours de prospérité, n'est-elle pas restée la même? Doit-elle avoir moins d'empire sur nous, parce que l'instant d'accomplir ce que nous admirions est arrivé?
Le sort n'a pas voulu que les plus pures jouissances de la morale et du sentiment nous fussent accordées. Peut-être, mon ami, la Providence nous a-t-elle jugés dignes de ce qu'il y a de plus noble au monde, le sacrifice de l'amour à la vertu. Peut-être…..hélas! j'ai besoin, pour me soutenir, de ranimer en moi tout ce qui peut exalter mon enthousiasme, et je sens avec douleur que pour toi, pour toi seul! ô Léonce, j'éprouve ces élans de l'âme que m'inspiroit jadis le culte généreux de la vertu.
Ce qui dépend encore de nous, c'est de commander à nos actions; notre bonheur n'est plus en notre puissance, remettons-en le soin au ciel; après beaucoup d'efforts, il nous donnera du moins le calme, oui, le calme à la fin! Quel avenir! de longues douleurs, et le repos des morts pour unique espoir; n'importe; il faut, Léonce, il faut ou désavouer les nobles principes dont nous étions si fiers, ou nous immoler nous-mêmes à ce qu'ils exigent de nous.