Vous apercevrez aisément dans cette lettre à quels combats je suis livrée. Si vous en concevez plus d'espoir, vous vous tromperez. Je sais que les devoirs que j'aimois n'ont plus de charmes à mes yeux, que l'amour a décoloré tous les autres sentimens de ma vie, que j'ai besoin de lutter à chaque instant contre les affections de mon coeur, qui m'entraînent toutes vers vous; je le sais, je consens à vous l'apprendre; mais c'est parce que je suis résolue à ne plus vous voir. Vous dirois-je le secret de ma foiblesse, si, déterminée au plus grand, au plus cruel, au plus courageux des sacrifices, je ne me croyais pas dispensée de tout autre effort?
Je suivrai le projet que j'avois formé avant votre retour d'Espagne; qu'y a-t-il de changé depuis ce retour? Je vous ai vu, et voilà ce qui me persuade que de nouveaux obstacles s'opposent à mon départ. Le plus grand des dangers, c'est de vous voir; c'est contre ce seul péril, ce seul bonheur, qu'il faut s'armer. Ne vous irritez pas de cette détermination, songez à ce qu'elle me coûte, ayez pitié de moi, que tout votre amour soit de la pitié!
Je m'essaie à roidir mon âme pour exécuter ma résolution; mais savez-vous quelle est ma vie, le savez-vous?…..Je ne me permets pas un instant de loisir, afin d'étourdir, s'il se peut, mon coeur. J'invente une multitude d'occupations inutiles, pour amortir sous leur poids l'activité de mes pensées; tantôt je me promène dans mon jardin avec rapidité, pour obtenir le sommeil par la fatigue; tantôt désespérant d'y parvenir, je prends de l'opium le soir, afin de m'endormir quelques heures. Je crains d'être seule avec la nuit, qui laisse toute sa puissance à la douleur, et n'affoiblit que la raison.
Je serois déjà partie, si vous ne m'aviez pas annoncé que vous me suivriez; je vous demande votre parole de ne pas exécuter ce projet. Quel éclat, qu'une telle démarche! Quel tort envers votre femme, dont le bonheur, à plusieurs titres, doit m'être toujours sacré! et que gagneriez-vous, si vous persistiez dans cette résolution insensée? Au milieu de la route, dans quelques lieux glacés par l'hiver, je vous reverrois encore, et je mourrois de douleur à vos pieds, si je ne me sentois pas la force de remplir mon devoir en vous quittant pour jamais.
Léonce, il y a dans la destinée des événemens dont jamais on ne se relève, et lutter contre leur pouvoir, c'est tomber plus bas encore dans l'abîme des douleurs. Méritons par nos vertus la protection d'un Dieu de bonté; nous ne pouvons plus rien faire pour nous qui nous réussisse; essayons d'une vie dévouée, d'une vie de sacrifices et de devoirs; elle a donné presque du bonheur à des âmes vertueuses. Regardez madame d'Ervins, victime de l'amour et du repentir, elle va s'enfermer pour jamais dans un couvent: elle a refusé la main de son amant, elle renonce à la félicité suprême, et cette félicité cependant n'auroit coûté de larmes à personne.
C'est moi qui résiste à vos prières, et c'est moi cependant qui emporterai dans mon coeur un sentiment que rien ne pourra détruire. Quand je me croyois dédaignée, insultée même par vous, je vous aimois, je cherchois à me trouver des torts pour excuser votre injustice. Ah! ne m'oubliez pas; y a-t-il un devoir qui vous commande de m'oublier? Quand il existeroit, ce devoir, qu'il soit désobéi. Si je me sentois une seconde fois abandonnée de votre affection, s'il falloit rentrer dans la ténébreuse solitude de la vie, je ne le supporterois plus.
Léonce, établissons entre nous quelques rapports qui nous soient à jamais chers. Tous les ans, le deux de décembre, le jour où vous avez cessé de me croire coupable, allez dans cette église où je vous ai vu, car je ne puis me résoudre à le nier, dans cette église où je vous ai vu donner votre main à Matilde. Pensez à moi dans ce lieu même, appuyez-vous sur la colonne derrière laquelle j'ai entendu le serment qui devoit causer ma douleur éternelle. Ah! pourquoi mes cris ne se sont-ils pas fait entendre! je n'aurois bravé que les hommes, et maintenant je braverois Dieu même, en me livrant à vous voir.
Léonce, jusqu'à ce jour je puis présenter une vie sans tache à l'Être suprême; si tu ne veux pas que je conserve ce trésor, prononce que j'ai assez vécu, j'en recevrai l'ordre de ta main avec joie. Quand je me sentirai prête à mourir, j'aurai encore un moment de bonheur qui vaut tout ce qui m'attend; je me permettrai de t'appeler auprès de moi, de te répéter que je t'aime; le veux-tu? dis-le moi. Va, ce désir ne seroit point cruel: ne te suffit-il pas que mon coeur, juge du tien, en fût reconnoissant?
Je me perds en vous écrivant, je ne suis plus maîtresse de moi-même; il faut encore que je m'interdise ce dernier plaisir. Adieu.