LETTRE XII.
Delphine à Léonce.
30 décembre 1790.
Léonce, après demain, le premier jour de l'année qui va commencer, je vous attendrai à Bellerive; j'aime à fêter avec vous une de ces époques du temps, elles me serviront, je l'espère, à compter les années de mon bonheur: toutes les solennités qui signalent le cours de la vie ont du charme, quand on est heureux; mais que le retour seroit amer, s'il ne rappeloit que des regrets!
Mon ami, j'ai voulu que mes premières paroles fussent un consentement à ce que vous souhaitez; maintenant, qu'il me soit permis de vous le dire, votre lettre m'a fait de la peine. Que de motifs vous me donnez pour le plus simple désir! pensiez-vous qu'il m'en coûteroit de quitter le monde? ai-je un intérêt, une jouissance, un but indépendant de vous? Quelle inquiétude, quelle agitation se fait sentir, comme malgré vous, dans ce que vous m'avez écrit! J'avois reçu, peu d'heures auparavant, une lettre de ma belle-soeur, qui cherchoit à m'éclairer sur les périls auxquels je m'expose, et j'ai cru déjà voir dans quelques-unes de vos plaintes détournées, le présage des malheurs dont elle me menaçoit.
Quoi! Léonce, il n'y a pas un mois que d'une séparation absolue, d'un long supplice, nous sommes passés à nous voir tous les jours; et déjà votre coeur est tourmenté, et me cache peut-être ce qu'il éprouve, ce qu'il ne lui est pas permis d'avouer. A peine ai-je assez de mes pensées, de mes sentimens pour connoître, pour goûter tout mon bonheur, et vous, vous paroissez mécontent, vous vous plaignez de votre sort; dans ces entretiens tête-à-tête que vous désirez, vous ne cessez de me parler de vos sacrifices. O Léonce, Léonce! les délices du sentiment seroient-elles épuisées pour vous? ne me dites pas que votre coeur a plus de passion que le mien; croyez-moi, dans notre situation, le plus heureux des deux est sûrement le plus sensible.
Je veux me persuader, néanmoins, que c'est uniquement l'importunité du monde qui vous a déplu; je vais vous expliquer les motifs qui m'y avoient condamnée. Je savois que pendant quelque temps on avoit dit assez de mal de moi, et je croyois utile de ramener ceux sur l'esprit desquels ces propos injustes avoient produit quelque effet. Madame d'Artenas jugeoit convenable que je reparusse dans la société, et c'est par bonté qu'elle rassembla chez elle hier ce que l'on appelle à Paris les chefs de bande de l'opinion, afin que j'eusse l'occasion, non de me justifier, je ne m'y serois pas soumise, mais de me remettre à ma place dans une réunion d'éclat. Ai-je besoin de vous le dire, Léonce? c'est pour vous que je prends soin de désarmer la calomnie; j'y serois insensible, si elle ne m'arrivoit pas à travers l'impression qu'elle peut vous faire. Le secret de ma conduite depuis quinze jours, étoit peut-être le désir d'offrir à vos yeux celle que votre mère n'avoit pas jugée digne de vous, entourée de considération et d'hommages.
Vous me reprochez presque ma gaîté; hélas! hier, en entrant dans le salon de madame d'Artenas, j'éprouvai d'abord une impression de tristesse; je revoyois le monde pour la première fois depuis la mort de madame de Vernon, et, pardonnez-le moi, je ne puis penser à elle sans attendrissement; cependant je sentis la nécessité de cacher cette disposition. Si j'avois montré de la tristesse au milieu du monde, loin de l'attribuer aux regrets qui la causoient, on auroit dit que j'étois inquiète de ce qui s'étoit répandu sur M. de Serbellane et moi, et j'aurois manqué le but que je m'étois proposé: il faut fuir le monde, ou ne s'y montrer que triomphante; la société de Paris est celle de toutes dont la pitié se change le plus vite en blâme.
Ce fut donc par un effort que je débutai dans cette carrière de succès, que vous vous plaisiez à peindre avec amertume; cependant, j'en conviens, je m'animai par la conversation; je m'animai, faut-il vous le dire? par le plaisir de briller devant vous; je vous sentois près de moi, je vous regardois souvent pour deviner votre opinion; un sourire de vous me persuadoit que j'avois parlé avec grâce, et le mouvement que cause la société, quand on s'y livre, étoit singulièrement excité par votre présence. L'émotion qu'elle me faisoit éprouver m'inspiroit les pensées et les paroles qui plaisoient autour de moi. Je m'adressois à vous par des allusions détournées, et, dans les questions les plus générales, je ne disois pas un mot qui n'eût un rapport avec vous, un rapport que vous seul pouviez saisir, et que vous avez feint de ne pas remarquer.
N'importe, vous pouvez m'en croire, celle qui ne voit que vous dans le monde, doit se plaire mille fois davantage dans la retraite avec vous; et j'aurois eu la première l'idée d'aller à Bellerive, si je n'avois pas craint qu'en m'établissant au milieu de l'hiver à la campagne, je n'attirasse l'attention sur mes sentimens. Les habitués du monde de Paris ne conçoivent pas comment il est possible de supporter la solitude, et s'acharnent à dénigrer les motifs de ceux qui prennent le parti de la retraite. Je vous en préviens, afin que si la résolution que je vais prendre nuit à ma réputation, vous y soyez préparé, et que vous n'oubliiez point que vous l'avez voulu. Dans les malheurs qui peuvent m'atteindre, je ne crains que ce qui pourroit blesser votre caractère.