Le genre de vie que vous me proposez, a mille fois plus de charmes encore pour moi que pour vous. Je hais la dissimulation qui me seroit commandée au milieu du monde; je croirai respirer un air plus pur, quand je ne verrai personne devant qui je doive cacher l'unique intérêt qui m'occupe. Je ne mets qu'une condition à ma condescendance (condition toujours la même, quoi qu'il puisse nous arriver), c'est que vous ne me laisserez point ignorer ce que Matilde pourroit savoir de notre affection l'un pour l'autre, et que si jamais elle en étoit malheureuse, je partirois à l'instant, sans que vous me suivissiez; j'en ai votre parole: c'est cette assurance qui me permet de goûter sans un remords trop amer, le plaisir de vous voir. Hélas! me contenter de cette promesse, ce n'est pas être trop sévère envers moi-même. Adieu, Léonce; oui, chaque soir vous viendrez donc à Bellerive; ah! quelle douce espérance! Souvenez-vous cependant que de toutes les situations de la vie, la nôtre est la plus incertaine; nous sommes heureux, mais nous avons tout à craindre: mon ami, ménagez bien notre sort.
LETTRE XIII.
Léonce à Delphine.
2 janvier 1791.
Unutterable happiness!
Which love alone bestows, and on a favoured few
[Bonheur inexprimable! que l'amour seul peut donner, et qu'il
n'accorde encore qu'à un petit nombre de favorisés! THOMPSON]
O Delphine! que j'avois raison de désirer ce que ton coeur m'a si généreusement accordé! Combien j'ai été plus heureux hier à Bellerive, qu'à Paris, dans aucun des jours où je t'y ai vue! je te trouvois seule, et j'avois la certitude que ce bonheur ne seroit point interrompu; cette pensée mêloit un calme délicieux à mes transports.
Quel charme tu as su répandre sur les détails de la vie, qui échappent au milieu du mouvement des villes! quels soins n'as-tu pas pris de moi! la neige en route, m'avoit un peu saisi, tes jolies mains furent long-temps occupées à ranimer le feu pour me réchauffer; combien il eût été moins aimable d'appeler tes gens pour nous servir! tu prenois aussi un plaisir extrême à me montrer les changemens que tu comptois faire pour embellir ta maison. Toi, que j'avois vue, jusqu'alors si indifférente pour ce genre de goût et d'occupation, il me sembloit, et tu en es convenue, que le bonheur te faisoit prendre intérêt à tout, et que tu te plaisois à parer les lieux que nous devions parcourir ensemble. Mon coeur n'a pas négligé la moindre observation qui pût me prouver ta tendresse; j'ai remarqué jusqu'à ces arbustes couverts de fleurs, nouvellement placés dans ton cabinet: cet appartement étoit presque négligé, quand tu le destinois à recevoir la plus brillante compagnie de la France; tu lui as donné un air de fête pour Léonce, pour ton ami.
Oh! combien je jouissois de la vivacité pleine de charmes que tu mettois à me raconter les plus légères bagatelles! Une joie touchante t'animoit, et la gaîté n'étoit point alors un jeu de ton esprit, mais un besoin de ton coeur. J'ai ri de cette sérieuse occupation du souper, toi qui n'y as songé de ta vie! tu voulois t'assurer qu'on me donneroit ce qui pouvoit me faire du bien, après le froid que j'avois éprouvé. Je t'ai vu hier des agrémens nouveaux, que je ne te connoissois pas encore; les soins de la vie domestique ont une grâce singulière dans les femmes; la plus ravissante de toutes, la plus remarquable par son esprit et sa beauté, ne dédaigne point ces attentions bonnes et simples, qu'il est doux quelquefois de retrouver dans son intérieur. Oh! quelle femme j'aurois possédée! et j'ai pu m'unir à elle! je l'ai pu!… Malheureux! qu'ai-je dit? non, je ne suis pas malheureux; mais en t'aimant chaque jour davantage, chaque jour aussi cependant mes regrets deviennent plus cruels. Enfin apprends-moi, s'il est possible, à te soumettre jusqu'à mon amour.
Avec quelle insistance vous avez voulu que nous fussions fidèles au projet formé, de remplir notre temps par des lectures communes! Ah! vous avez craint ces douces rêveries d'amour, qui suffisoient si bien à mon coeur! je voulois du moins que nous choisissions l'un de ces livres où j'aurois pu retrouver quelques peintures des sentimens qui m'animent; mais vous vous y êtes obstinément refusée. N'importe, ma Delphine, ta voix, quoi qu'elle me lise, ne m'inspirera que l'amour: parle en ton nom, parle au nom de Dieu même, si tu le veux, mais que ta main soit dans la mienne, et que je puisse souvent la presser sur mon coeur. Ange tutélaire de ma vie, adieu jusqu'à ce soir.