Léonce à Delphine.
J'ai peut-être mérité, par le trouble, où m'ont jeté des sentimens trop irrésistibles, la cruelle lettre que vous m'écrivez; cependant je ne m'y attendois pas. Je vous ai parlé de ce qui manquoit à mon bonheur, et vous me proposez de vous séparer de moi! quelle foible idée vous ai-je donc donnée de mon amour! Avez-vous pu penser que j'existerois un instant après vous avoir perdue! Je ne sais si vous avez raison d'éprouver les regrets et les remords qui vous agitent; je ne demande rien, je n'exige rien; mais je veux seulement que vous lisiez dans mon âme. Aucune puissance humaine, aucun ordre de vous ne pourroit me faire supporter la vie, si je cessois de vous voir. C'est à vous d'examiner ce que vaut cette vie, quels intérêts peuvent l'emporter sur elle! Je ne murmurerai point contre votre décision, quand vous saurez clairement ce que vous prononcez.
Je sens presque habituellement, à travers le bonheur dont je jouis près de toi, que la douleur n'est pas loin, qu'elle peut rentrer dans mon âme avec d'autant plus de force, que des instans heureux l'ont suspendue. Delphine, j'ai vingt-cinq ans; déjà je commence à voir l'avenir comme une longue perspective, qui doit se décolorer à mesure que l'on avance, Veux-tu que j'y renonce? je le ferai sans beaucoup de peine; mais je te défends de jamais parler de séparation. Dis-moi, je crois ta mort nécessaire, mon coeur n'en sera point révolté; mais j'éprouve une sorte d'irritation contre toi, quand tu peux me parler de ne plus se voir, comme d'une existence possible.
Mon amie! j'ai eu tort de t'entretenir de mes chagrins, pardonne-moi mon égarement; en me présentant une idée horrible, tu m'as fait sentir combien j'étois insensé de me plaindre! Hélas! n'est-ce donc que par la douleur, que la raison peut rentrer dans le coeur de l'homme! et n'apprend-on que par elle à se reprocher des désirs trop ambitieux! Eh bien! eh bien! ne me parle plus d'absence, et je me tiens pour satisfait.
Pourrois-je oublier quel charme je goûte, en te confiant mes pensées les plus intimes? lorsque nous regardons ensemble les événemens du monde, comme nous étant étrangers, comme nous faisant spectacle de loin, et que, nous suffisant l'un à l'autre, les circonstances extérieures ne nous paraissent qu'un sujet d'observations. Ah! Delphine, j'accepterois avec toi l'immortalité sur cette terre; les générations qui se succéderoient devant nous, ne rempliroient mon âme que d'une douce tristesse; je renouvellerais sans cesse avec toi mes sentimens et mes idées; je revivrois dans chaque entretien.
—Mon amie; écartons de notre esprit toutes les inquiétudes que notre imagination pourroit exciter en nous; il n'y a rien de réel au monde qu'aimer; tout le reste disparoît, ou change de forme et d'importance, suivant notre disposition: mais le sentiment ne peut être blessé sans que la vie elle-même ne soit attaquée. Il régloit, il inspiroit tous les intérêts, toutes les actions; l'âme qu'il remplissoit ne sait plus quelle route suivre, et perdue dans le temps, toutes les heures ne lui présentent plus ni occupations, ni but, ni jouissances.
Crois-moi, Delphine, il y a de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force; mais comment peux-tu te croire coupable, quand la pure innocence guide tes actions et ton coeur? Comment peux-tu rougir de toi, lorsque je me sens pénétré d'une admiration si profonde pour ton caractère et ta conduite? Juge de tes vertus comme de tes charmes, par l'amour que je ressens pour toi. Ce n'est pas ta beauté seule qui l'a fait naître; tes perfection morales m'ont inspiré cet enthousiasme qui, tour à tour, exalte et combat mes désirs. O mon amie, abjure ta lettre, sois fière d'être aimée, et ne te repens pas de me consacrer ta vie.
LETTRE XXX.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 2 avril 1791.