Delphine à Léonce.

Quels cruels momens je viens de passer! Matilde est venue à six heures du soir, et ne m'a quittée qu'à neuf: je crois qu'elle s'étoit prescrit à l'avance ces trois heures, les plus pénibles dont je puisse me faire l'idée. Je craignois d'être fausse en lui montrant de l'amitié; je trouvois imprudent et injuste de la traiter avec froideur, et chaque mot que je disois me coûtoit une délibération et une incertitude. Je ne pouvois me défendre aussi de l'observer, de la comparer à moi, et j'étois mécontente des diverses impressions que me causoient tour à tour la beauté qu'elle possède, et les grâces dont elle est privée. Enfin ce qui a fini par dominer en moi, c'est l'amitié d'enfance que j'ai toujours eue pour elle, et je me sentois attendrie par sa présence, sans qu'elle eût provoqué d'aucune manière cette disposition.

Elle m'a demandé mes projets; je lui ai dit que je retournois ce printemps en Languedoc; il m'a été impossible de lui répondre autrement: je ne sais quelle voix a parlé pour moi, sans qu'aucune réflexion précédente m'eût suggéré ce dessein.

Matilde m'a témoigné plus d'intérêt que jamais, et sa bienveillance me faisoit tellement souffrir que, s'il eût été dans son caractère de s'exprimer avec plus de sensibilité, je me serois peut-être jetée à ses pieds par un mouvement plus fort que ma volonté et ma raison: mais vous connoissez sa manière, elle éloigne la confiance, elle oblige les autres à se contenir, comme elle se contient elle-même; le seul moment où je lui ai trouvé un accent animé, et qui sortoit de ce ton uniforme et mesuré qu'elle conserve presque toujours, c'est lorsqu'elle m'a parlé de vous.—Tout mon bonheur est en lui, m'a-t-elle dit, et je n'ai point d'autre affection sur cette terre!—Ces mots m'ont ébranlée; mes yeux se sont remplis de larmes: mais alors Matilde, craignant, comme sa mère, tout ce qui peut conduire à l'émotion, s'est levée subitement, et m'a fait des questions sur l'arrangement de ma maison.

Nous ne nous sommes entretenues depuis ce moment que sur les sujets les plus indifférens; et nous nous sommes quittées, après trois heures de tête-à-tête, comme si nous avions eu une conversation de quelques minutes, au milieu d'un cercle nombreux. Mais, pendant ces heures elle étoit calme, et moi, combien j'étois loin de l'être! Ah! Léonce, je suis coupable, je le suis, sûrement; car j'éprouvois tout ce qui caractérise le remords, le trouble, les craintes, la honte. Je redoutois de me trouver seule après son départ; puis-je méconnoître dans ce que je souffrois, les cruels symptômes du mécontentement de soi-même!

J'ai reçu ce matin une lettre de madame d'Ervins, qui m'annonce son arrivée, dans un mois, et me parle avec estime et confiance de la sécurité qu'elle éprouve, en me remettant l'éducation de sa fille; dites-le moi, mon ami, puis-je accepter un tel dépôt? quel exemple Isore aura-t-elle sous les yeux? comment pourrai-je la convaincre de mon innocence, lorsque je dois surtout lui conseiller de ne pas imiter ma conduite. Sur mille femmes, à peine une échapperoit-elle aux séductions auxquelles je m'expose, Léonce, je ne suis pas encore criminelle, mais déjà je rougis, quand on parle des femmes qui le sont; j'éprouve un plaisir condamnable, quand j'apprends quelques traits des foiblesses du coeur; je me surprends à désirer de croire que la vertu n'existe plus j'étois d'accord avec moi-même autrefois; maintenant, je me raisonne sans cesse, comme si j'avois quelqu'un à convaincre; et quand je me demande à qui j'adresse ces discours continuels, je sens que c'est à ma conscience dont je voudrois couvrir la voix.

Mon ami, si je persiste long-temps dans cet état, j'émousserai dans mon coeur cette délicatesse vive et pure, dont le plus léger avertissement disposoit souverainement de moi. Quel intérêt mettrai-je aux derniers restes de la morale que je conserve encore, si je flétris mon âme, en cessant d'aspirer à cette vertu parfaite, qui avoit été jusqu'à ce jour l'objet de mes espérances? Léonce, je t'aime avec idolâtrie; quand je te vois, je me sens comme transportée dans un monde de félicités idéales, et cependant je voudrois avoir la force de me séparer de toi: je voudrois avoir fait à la morale, à l'Être suprême cet héroïque sacrifice, et que ton souvenir, et que l'amour que tu m'inspires fusses à jamais gravés dans une âme, devenue sublime par son courage.

O mon ami! que ne me soutiens-tu dans ces élans généreux! un jour, nous tenant par la main, nous nous présenterions avec confiance au Créateur de la nature: si l'homme juste, luttant contre l'adversité, est un spectacle digne du ciel, des êtres sensibles triomphant de l'amour, méritent plus encore l'approbation de Dieu même! Aide-moi, je puis me relever encore; mais si tu persistes, je ne serai bientôt plus qu'un caractère abattu sous le poids du repentir, une âme douce, mais commune; et la plus noble puissance du coeur, celle des sacrifices, s'affoiblira tout-à-fait en moi.

Sais-je enfin si je ne devrois pas m'éloigner de vous, pour vous-même? Depuis quelque temps n'êtes-vous pas cruellement agité? puis-je, hélas! puis-je me dire du moins que c'est pour votre bonheur, que votre amie dégrade son coeur, en résistant à ses remords?

LETTRE XXIX.