Delphine, je veux respecter vos volontés, je le veux; cette résignation est tout ce que je puis vous promettre. Vous ne connoissez pas les sentimens qui m'agitent; je leur impose silence, je ne puis vous les confier. Je vous adore, et je crains de vous parler d'amour! que deviendrai-je? et cependant tu m'aimes, et tu voudrois que je fusse heureux! J'ai cru que je le serois, je me suis trompé. Essayons de ne pas nous parler de nous, de transporter notre pensée sur je ne sais quel sujet étranger, dont nous ne nous occuperons qu'avec effort, oui, avec effort. Puis-je ne pas me contraindre? puis-je m'abandonner à ce que j'éprouve! Si je m'y livre un jour, dans l'état où m'ont jeté mes désirs et mes regrets, si je m'y livre un jour, l'un de nous deux est perdu.
LETTRE XXVI.
Delphine à Léonce.
L'homme d'affaires de madame de Mondoville est venu voir le mien, pour lui parler de soixante mille livres que j'ai cautionnées pour madame de Vernon, et de quarante autres que je lui avois prêtées, il y a deux ou trois ans: vous sentez bien que je ne veux pas que vous acquittiez ces dettes, surtout à présent que vos affaires sont en désordre; mais il seroit tout-à-fait inconvenable pour moi d'avoir l'air de rendre un service à madame de Mondoville. Hélas! j'ai des torts envers elle, et si jamais elle les découvre, je, ne veux pas qu'elle puisse penser que j'ai cherché à enchaîner son ressentiment par des obligations de cette nature. Ayez donc la bonté de dire à madame de Mondoville, que je ne veux pas que de dix ans, il soit question en aucune manière des dettes que sa mère a contractées avec moi; mais persuadez-lui bien que je me conduis ainsi par amitié pour vous, ou à cause d'une promesse faite à sa mère: supposez tout ce que vous voudrez seulement arrangez tout; pour que madame de Mondoville ne puisse pas se croire liée personnellement envers moi, par la reconnoissance.
LETTRE XXVII.
Léonce à Delphine.
J'ai exécuté fidèlement vos ordres auprès de madame de Mondoville. Que parlez-vous de lui épargner de la reconnoissance? avez-vous donc oublié que c'est vous qui l'avez dotée, que sans votre générosité fatale je serois peut-être libre encore: ah Dieu! ne puis-je donc repousser ce souvenir, et tout dans la vie doit-il me le rappeler!
Je n'ai pu empêcher Matilde de vous aller voir demain; elle est touchée de vos procédés envers nous, quoique j'en aie diminué le mérite selon vos intentions; elle vouloit que je l'accompagnasse à Bellerive, cela m'est impossible; je ne veux pas vous voir ensemble, je ne veux pas la trouver dans les lieux que vous habitez, il me semble que son image y resteroit…. Permettez-moi de vous prier, ma Delphine, de recevoir Matilde comme vous l'auriez fait avant la mort de sa mère; vous êtes capable de vous troubler en la voyant, comme si vous aviez des torts envers elle: hélas! ne lui offrez-vous pas ma peine en sacrifice? n'est-ce point assez? conservez avec elle la supériorité qui vous convient. Il seroit difficile de lui donner des soupçons, jamais elle n'a été plus calme, plus heureuse; mais la seule personne qu'elle observe avec soin, c'est vous; non par jalousie, mais pour se démontrer à elle-même qu'il n'y a de bonheur que dans la dévotion; et que toutes vos qualités et vos agrémens vous sont inutiles, parce que vous n'êtes pas dans les mêmes opinions qu'elle.
Ne lui montrez donc, je vous prie, ni tristesse, ni timidité; et souvenez-vous qu'elle vous doit, et uniquement à vous, la conduite que je tiens envers elle. C'est une personne à laquelle je n'ai rien à reprocher, mais qui me convient si peu, que j'aurois cherché des prétextes pour m'éloigner, si vous ne m'aviez pas imposé son bonheur pour prix de votre présence; je le fais, ce bonheur, sans qu'il m'en coûte, grâce au ciel! la moindre dissimulation. Elle ne compte dans la vie que les procédés, comme elle ne voit dans la religion que les pratiques; elle ne s'inquiète ni du regard, ni de l'accent, ni des paroles, qui sont mille fois plus involontaires que les actions. elle m'aime, je le crois; et si quelques circonstances éclatantes excitoient sa jalousie, elle pourroit être très-vive et très-amère; mais tant que je ne manquerai pas à la voir chaque jour, elle n'imaginera pas que mon coeur puisse être occupé d'un autre objet. Il importe donc à son repos comme à votre dignité ma chère Delphine, que vous ne changiez rien à votre manière d'être avec elle. Adieu, vous triomphez; sais-je assez me contenir? Je parle comme si mon coeur étoit calme…. Delphine, un jour, un jour! si tous ces efforts étoient vains, s'il falloit choisir entre ma vie et mon amour, ah! que prononceriez-vous?