Il ne me cacha plus ce que je n'avois que trop deviné; il m'avoua qu'il ne pouvoit plus supporter la vie, tant que notre sort resteroit le même; qu'il étoit jaloux, parce qu'il ne se croyoit aucun droit sur moi; il me répéta cet odieux reproche avec désespoir.—Je le sais, me dit-il, je peux être mille fois plus malheureux encore qu'à présent; il y a tant d'abîmes dans la douleur, que son dernier terme est inconnu; tant que vous ne m'avez pas abandonné, je vis, mais en furieux, en insensé….—J'allois l'interrompre, pour le rappeler à des sentimens plus doux, lorsqu'on vint m'annoncer que le courrier de madame d'Ervins étoit arrivé, et la précédoit de quelques minutes:

Léonce voulut alors me quitter.—Je ne me sens pas en état, me dit-il, de voir madame d'Ervins; elle est à plaindre, je le sais; cependant j'ai besoin de me préparer à sa présence: c'est elle, je ne l'en accuse pas, mais enfin, c'est elle….—Il n'acheva point, me serra la main, et partit précipitamment; peu d'instans après son départ, madame d'Ervins arriva.

Hélas! combien elle est changée! ses traits sont restés charmans; mais l'expression de son visage, sa pâleur, son abattement, ne permettent pas de la regarder sans attendrissement. Elle étoit si fatiguée, que je n'ai pu causer avec elle ce soir. Et pendant qu'elle repose, ma Louise, je vous écris; je veux aussi confier ma situation à Thérèse, j'espère en ses conseils, en son exemple; secondez-moi de vos voeux.

LETTRE XLIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 21 mai.

Oh! que d'émotions Thérèse m'a fait éprouver! Je ne sais point ce qu'on veut de moi, ce qu'on peut en obtenir, mon coeur succombe devant l'effort qu'on exige; une lettre de vous est venue se joindre aux exhortations de Thérèse; ne vous réunissez pas pour m'accabler; vous ne savez pas ce que vous me demandez! Dois-je renoncer à Léonce! Le voulez-vous? Ah! ne le prononcez pas; j'ai pressenti que vous alliez approcher de cette horrible idée dans votre lettre, je tremblois de la lire; et quand, par délicatesse, vous n'avez point achevé ce que vous aviez commencé, je me suis crue soulagée, comme si vous m'aviez affranchie de mes devoirs en ne me les exprimant pas. Je suis foible, je le sens; je n'ai point les vertus qui préparent aux grands sacrifices. Mon âme, livrée dés son enfance aux mouvemens naturels qui l'avoient toujours bien conduite, n'est point armée pour accomplir des devoirs si cruels: je n'ai point appris à me contraindre. Hélas! je ne croyois pas en avoir besoin. Que n'ai-je l'exaltation religieuse de Thérèse! Mais, quand j'implore le ciel, où ma raison et mon coeur placent un Être souverainement bon, il me semble qu'il ne condamne pas ce que j'éprouve; rien en moi ne m'avertit qu'aimer est un crime; plus je rêve, plus je prie, et plus mon âme se pénètre de Léonce.

Je vous ai mandé que M. de Serbellane avoit quitté l'Italie, pour s'établir en Angleterre, et que désespérant de faire changer Thérèse de résolution, il ne voyoit plus personne, et paroissoit plongé dans la plus profonde mélancolie. Thérèse ne m'a pas prononcé son nom; une lettre de Londres m'avoit appris ces tristes détails, et je n'ai pas osé lui en parler. Qu'elle est noble et sensible, cependant, cette Thérèse que s'immole à son devoir! je la conduis après demain à son couvent; que n'ai-je la force de l'y suivre! C'est ainsi qu'il faudroit se séparer! Il est moins cruel de descendre dans ce religieux tombeau de toutes les pensées de la terre, que de vivre encore en ne voyant plus ce qu'on aime!

Le lendemain de l'arrivée de Thérèse, je passai la matinée avec elle; j'entrevis dans ses discours qu'elle se croyoit coupable envers moi, et qu'elle en éprouvoit les regrets les plus amers; mais elle craignoit de m'en parler, et reculoit le moment de l'explication. Léonce vint le soir: au moment où madame d'Ervins entra dans ma chambre, il essaya de dissimuler l'impression qu'il éprouvoit; mais elle n'échappa point aux regards de Thérèse, et j'appris bientôt qu'elle savoit tout ce que je croyois lui avoir caché.

—Monsieur, dit-elle à Léonce avec un ton de dignité que je n'avois jamais remarqué dans un caractère timide et presque soumis, je sais que par le concours des plus funestes circonstances, c'est moi qui ai été la cause de l'erreur fatale qui vous a séparé de madame d'Albémar; j'ai fait le sacrifice à Dieu de tout mon bonheur dans ce monde; il ne m'a pas encore donné la force de me consoler des peines que j'ai causées à ma généreuse amie; si je n'avois pas cru que de mon consentement vous étiez instruit de mon crime, à l'époque même de la mort de M. d'Ervins, je me serois hâtée de m'accuser devant vous; mais je n'ai découvert que depuis votre mariage la méprise cruelle, que la délicatesse de madame d'Albémar l'avoit engagée à me taire. J'aurois pu, dès que je le soupçonnai pendant mon séjour ici, et lorsque j'en eus acquis la certitude à Bordeaux, par les diverses questions que vous fîtes à ma fille, j'aurois pu, dis-je, publier la vérité; mais vous étiez marié: je ne pouvois rendre à mon amie le bonheur dont je l'ai privée, et j'avois les plus fortes raisons de craindre que la famille de mon mari ne m'enlevât ma fille, et ne se permît, pour me l'ôter, si je m'avouais coupable, le scandale d'un procès public. J'ai donc espéré que vous me pardonneriez d'avoir retardé la justification authentique que je dois à madame d'Albémar, jusqu'à ce jour, où j'ai fait signer d'une manière irrévocable à toute la famille de M. d'Ervins les arrangemens qui assurent la fortune d'Isore, et m'autorisent à la confier à madame d'Albémar. J'ai abandonné tous mes droits personnels sur les biens de mon malheureux époux, et j'entre après demain dans un couvent: je suis donc libre à présent de réparer aux yeux du monde le tort que j'ai pu faire à la réputation de madame d'Albémar; mais hélas! je le sais, je n'en aurai pas moins perdu sa destinée. Son cour, inépuisable en sentimens nobles et tendres, n'a pas cessé de m'aimer: vous, monsieur, ajouta-t-elle en tendant à Léonce, avec une douceur angélique, sa main tremblante, serez-vous plus inflexible qu'un Dieu de bonté qui, malgré mes offenses, a reçu mon repentir? me pardonnerez-vous?