O ma soeur! que n'avez-vous pu voir Léonce en ce moment! Non, vous ne m'auriez plus demandé de le quitter; l'expression triste, sombre, et presque toujours contenue qu'il avoit depuis quelque temps, disparut entièrement, et son visage s'éclaira, pour ainsi dire, par le sentiment le plus pur et le plus doux. Il mit un genou en terre, pour recevoir la main de madame d'Ervins, et, de la voix la plus émue, il lui dit:—Pouvez-vous douter du pardon que vous daignez demander? Ce n'est pas vous, c'est moi qui suis le seul coupable; et cependant je vis, et cependant elle souffre mes plaintes, mes défauts, quelquefois même mes reproches. Aurois-je le droit de vous en adresser? non sans doute, et j'en ai moins encore le pouvoir; votre sort, votre courage, votre vertu, oui, votre vertu, entendez cette louange sans la repousser, me pénètrent de respect et de pitié; et si j'étois digne de me joindre à vos touchantes prières, je demanderois au ciel pour vous le calme que mon coeur déchiré ne connoît plus, mais qu'au prix de tant de sacrifices vous devez enfin obtenir.
Ah! dit Thérèse en relevant Léonce, je vous remercie d'écarter de moi votre haine; mais ce n'est pas tout encore, il faudra que vous m'écoutiez sur votre sort à tous les deux: avant de vous en parler, je veux voir madame d'Artenas; je ne connois qu'elle à Paris, c'est une parente de M. d'Ervins, elle est aussi l'amie de madame d'Albémar; je dois lui faire part de la résolution que j'ai prise. Voulez-vous avoir la bonté, M. de Mondoville, de me conduire demain chez elle? J'entre, après demain, dans mon couvent, et, huit jours après, le premier de juin, je prendrai le voile de novice.
—Ciel! dans huit jours! m'écriai-je.—C'est un secret, reprit Thérèse; vous savez que par les nouvelles lois on ne reconnoît plus les voeux; mais le prêtre vénérable qui me conduit a tout arrangé, et si l'on ne permettoit plus aux religieuses de vivre en France en communauté, il m'a assuré un asile dans un couvent en Espagne; je vous demanderai, ma chère Delphine, de me conduire vous-même dans ma retraite avec ma fille; je l'embrasserai sur le seuil du couvent pour la dernière fois, et, après cet instant, c'est vous qui serez sa mère.
—Sa voix s'altéra en parlant de sa fille; mais faisant un nouvel effort, elle dit à Léonce:—Demain à midi, n'est-il pas vrai, M. de Mondoville, vous viendrez me chercher pour me mener chez madame d'Artenas?—Léonce consentit à ce qu'elle désiroit par un signe de tête; il ne pouvoit parler, il étoit trop ému. Ah! c'est une âme aussi tendre que fière! ce n'est pas l'amour seul qui le rend sensible, la nature lui a donné toutes les vertus. Thérèse le regardoit avec attendrissement, et c'est lui, j'en suis sûre, dont elle auroit imploré la protection, s'il lui étoit encore resté quelque intérêt dans le monde.
Le lendemain, Léonce et madame d'Ervins revinrent ensemble à quatre heures de chez madame d'Artenas; je vis, sans en savoir la cause, que Léonce avoit été très-attendri: Thérèse, calme en apparence, demanda cependant à se retirer quelques heures dans sa chambre. Léonce, resté seul avec moi, me raconta ce qui venoit de se passer; il ne se doutoit point du projet de madame d'Ervins, en la conduisant chez madame d'Artenas, et dans la route elle n'avoit rien dit qui pût lui en donner l'idée. Ils arrivèrent ensemble chez madame d'Artenas, et la trouvèrent seule avec sa nièce, madame de R. Après que madame d'Ervins eut annoncé sa résolution à madame d'Artenas, elle lui fit le récit de la conduite que j'avois tenue envers elle, et attribuant à cette conduite un mérite bien supérieur à celui qu'elle peut avoir, elle avoua tout, excepté ce qui eût indiqué mes sentimens pour Léonce. Il m'a dit que de sa vie il n'avoit éprouvé, pour aucune femme, autant de respect que pour madame d'Ervins, dans le moment où elle croyoit faire un acte d'humilité. Léonce a remarqué que Thérèse avoit rougi plusieurs fois en parlant, mais sans jamais hésiter.—Et je voyois réunie en elle, a-t-il ajouté, la plus grande souffrance de la timidité et de la modestie, à la plus ferme volonté.—Elle finit en déclarant à madame d'Artenas, que loin de demander le secret sur ce qu'elle venoit de lui dire, elle désiroit qu'elle le publiât, chaque fois que ses relations dans le monde la mettroient à portée de repousser la calomnie dont je pourrois être l'objet.
Elle se recueillit un instant, après avoir achevé ses pénibles aveux, pour chercher s'il ne lui restoit point encore quelque devoir à remplir; personne n'osa rompre le silence; elle avoit trop ému ceux qui l'écoutoient; pour qu'ils fussent en état de lui répondre; et comme sans doute elle craignoit toute conversation sur un pareil sujet, elle se leva pour la prévenir, en faisant une inclination de tête à madame d'Artenas et à sa nièce; elle sortit, sans leur avoir laissé le temps d'exprimer l'intérêt et l'attendrissement qu'elles éprouvoient. Vous concevez, ma chère Louise, combien cette scène m'a touchée. Admirable Thérèse! bien plus admirable que si jamais elle n'avoit commis de fautes; que de vertus elle a tirées du remords! combien elle vaut mieux que moi, qui me traîne sans forces sur les dernières limites de la morale, essayant de me persuader que je ne les ai pas franchies!
Cette journée d'émotion n'étoit pas terminée; Thérèse n'avoit pas encore accompli tout ce que sa religion lui commandoit: elle vint rejoindre Léonce et moi, et comme j'allois vers elle pour lui exprimer ma reconnoissance:—Attendez, me dit-elle, car je crains bien d'être forcée de vous déplaire; mais demain je quitte le monde, et j'ai presque aujourd'hui les droits des mourans; écoutez-moi donc encore.—Elle s'assit alors, et s'adressant à Léonce et à moi, elle nous dit:
—J'ai détruit votre bonheur; sans moi vous seriez unis, et la vertu contribueroit autant que l'amour à votre félicité; ce tort affreux, ce tort que je ne pourrai jamais expier, c'est mon crime qui en a été la cause; un malheur plus funeste encore, la mort de mon mari a été la suite immédiate de mon coupable amour. Ce n'est donc pas moi, non ce n'est pas moi qui pourrois me croire le droit de donner de sévères conseils à des âmes aussi pures que les vôtres; cependant Dieu peut choisir la voix des pécheurs pour faire entendre des avis salutaires aux coeurs les plus vertueux. Vous vous aimez; l'un de vous est lié par des chaînes sacrées, et vous vous voyez, et vous passez presque tous vos jours ensemble, vous fiant à la morale qui vous a préservés jusqu'à présent! Je n'avois point sans doute, vos lumières, je n'avois point vos vertus; mais je formai néanmoins les mêmes résolutions que vous, et le charme de la présence affoiblit par degrés tous les sentimens honnêtes sur lesquels je m'appuyois. Delphine, faudroit-il qu'après être tombée, je vous entraînasse dans ma chute! aurois-je à rendre compte de votre âme à l'Éternel! Ah! ce seroit moi seule qui mériterois d'être punie, mais vous ne seriez plus cet être incomparable que je retrouverai dans le ciel un jour, si mon repentir m'y fait recevoir.
Et vous, Léonce, et vous, continua-t-elle; serez-vous heureux si vous entraînez mon amie? si vous égarez ce caractère noble et vertueux, que Dieu appellera plus particulièrement à lui, quand le malheur, ou ce qui est la même chose, une plus longue durée de la vie lui aura fait sentir la nécessité d'une religion positive? quand elle guidera ma fille dans le monde, au lieu d'y régner elle-même?….—Votre fille! m'écriai-je, pourquoi l'abandonnez-vous? pourquoi m'en remettez-vous le soin? je n'en suis pas digne.
—Delphine, généreuse Delphine, interrompit Thérèse, me serois-je donc si mal fait comprendre que vous puissiez penser qu'il existe un être au monde que j'estime plus que vous! quand vous vous laisseriez entraîner par l'amour, je sais que votre coeur, resté pur, ne puiseroit-dans ses fautes qu'une connoissance plus cruelle, mais plus certaine de la nécessité de la morale. Les malheurs de mon amie me seroient, hélas! un garant de plus des soins qu'elle donneroit à l'éducation vertueuse de ma fille. Mais vous, mais vous, Delphine, que deviendrez-vous si vous êtes coupable? et par quel vain espoir vous flattez-vous de l'éviter? s'il gémit de votre résistance, s'il vous montre sa douleur, s'il vous la cache, et que ses traits altérés le trahissent, s'il est malheureux enfin; dites-moi donc, si vous le savez, comment vous ferez pour le supporter? Écoutez, je suis prête à m'ensevelir pour toujours, la main de Dieu est déjà sur moi; j'ai trouvé dans mon âme la force de tout briser, de renoncer à tout; eh bien! je ne me sentirois pas encore la puissance de voir souffrir ce que j'aime; et vous vous la croyez cette puissance! Delphine, insensée, il faut vous séparer de lui pour jamais, ou tomber à ses pieds, soumise à ses désirs. Vous ne pouvez trouver que dans l'exaltation d'un grand sacrifice des forces contre l'amour. Delphine, au nom du ciel….—Arrêtez, s'écria Léonce avec l'accent le plus douloureux; ce n'est point à Delphine que vous devez vous adresser, elle est libre et je suis lié pour jamais; elle vouloit s'unir à moi, je l'ai méconnue; s'il faut déchirer un coeur, choisissez le mien; je puis partir, je le puis; la guerre va bientôt s'allumer en France; j'irai me joindre à ceux dont je dois partager les opinions; dans ce parti sans puissance, se faire tuer n'est pas difficile. Si vous avez dans votre religion des ressources pour faire supporter à Delphine la mort de Léonce, si vous en avez, j'y consens et je vous le pardonne: mais pouvez-vous imaginer qu'après avoir passé près d'elle des jours orageux, et néanmoins pleins de délices, des jours pendant lesquels je lui ai confié mes peines les plus secrètes, mes sentimens les plus intimes, je vivrois privé tout à la fois de ma maîtresse et de mon amie! de celle qui devroit être ma femme, et que je ne reverrois plus! de celle qui dirige mes actions, donne un but à mes pensées, et m'est sans cesse présente? croyez-moi, sans avoir besoin de recourir à la résolution du désespoir, mon sang glacé cesseroit de ranimer mon coeur, si je ne vivois plus pour elle. Et c'est vous, madame, qui pouvez oublier tout ce que vous-même vous avez inspiré! tout ce qu'éprouve encore sans doute celui qui pleure loin de vous!—C'en est trop, s'écria Thérèse en pâlissant, avec un tremblement convulsif qui me causa le plus mortel effroi; c'en est trop: quel langage vous me faites entendre! me croyez-vous donc assez guérie pour n'en pas mourir? ignorez-vous ce qu'il m'en coûte? pouvez-vous réveiller ainsi tous mes souvenirs? Cessez! cessez! Delphine, soutenez-moi, éloignons-nous d'ici.