Paris, ce 5 août, à 11 heures du matin.

Mon dieu! combien mes craintes étoient fondées! j'envoie chez vous à l'insu de Léonce, pour supplier M. de Lebensei de venir; je vous écris pendant que mon valet de chambre cherche un cheval pour aller à Cernay. Instruisez votre mari de tout, remettez-lui ma lettre pour qu'il la lise, et qu'il voie si, avant même de venir chez moi, il ne pourroit pas prendre un parti qui nous sauvât. Fatal événement! Ah! le sort me poursuit.

Hier, Léonce me dit qu'il devoit y avoir une grande fête chez une de ses parentes qui demeure dans la même rue que moi; il ajouta qu'il croyoit nécessaire d'y aller, afin de ne pas trop faire remarquer son absence du monde; il m'étoit revenu le matin même, que M. de Valorbe parloit avec assez de confiance de ses prétentions sur moi, et je craignois qu'on n'en informât Léonce dans cette assemblée, où il devoit trouver tant de personnes réunies; mais comme je ne pouvois lui donner aucun motif raisonnable pour s'y refuser, je me tus; et ma soeur approuvant Léonce, il me quitta de bonne heure pour chercher un de ses amis qu'il conduisoit à cette fête. Un quart d'heure après, M. de Valorbe arriva chez moi assez troublé, et nous apprit que, s'étant mêlé d'une manière imprudente de ce qui concernoit le départ du roi, il avoit reçu l'avis à l'instant qu'un mandat d'arrêt étoit lancé contre lui et devoit s'exécuter dans quelques heures. Il venoit me demander de se cacher chez moi cette nuit même, et me prier d'obtenir de votre mari qu'il tâchât de lui faire avoir un moyen de partir aujourd'hui pour son régiment, et d'y rester jusques à ce que son affaire fût apaisée.

Vous sentez, ma chère Élise, s'il étoit possible d'hésiter: un asile peut-il jamais être refusé! je l'accordai; il fut convenu que ma soeur, qui logeoit encore dans l'appartement d'une de ses parentes, où elle étoit descendue en arrivant, resteroit ce soir chez moi; que M. de Valorbe viendroit dans ma maison lorsque tous mes gens seroient couchés, et qu'Antoine seul veilleroit pour l'introduire secrètement. Il n'étoit encore que huit heures du soir; M. de Valorbe devoit aller terminer quelques affaires essentielles chez son notaire, et y rester le plus tard qu'il pourrait, pour attendre l'heure convenue. Tout ce qui concernent la sûreté de M. de Valorbe étant ainsi réglé, il partit, après m'avoir témoigné beaucoup plus de reconnaissance que je n'en méritais, puisque j'ignorois alors ce qu'il allait m'en coûter.

Je me hâtai de rentrer chez moi pour écrire à Léonce, sous le sceau du secret, ce qui venoit de se passer; je n'avois point d'autre motif, en le lui mandant, que de l'instruire avec scrupule de toutes les actions de ma vie; j'ordonnai cependant qu'on remit avec soin ma lettre au cocher qui devoit aller le chercher dans la maison où il soupoit, si par hasard il y étoit déjà. Je m'endormis parfaitement tranquille, assurée que j'étois de l'approbation de Léonce pour une action généreuse, alors même que son rival en était l'objet.

Ce matin, mademoiselle d'Albémar est entrée dans ma chambre, et j'ai compris à l'instant même, en la voyant, qu'elle avoit à m'annoncer un grand malheur.—Qu'est il arrivé? me suis-je écriée avec effroi.—Rien encore, me dit-elle; mais écoutez-moi, et voyez si vous avez quelques ressources contre le cruel événement qui nous menace.—Alors elle m'a raconté qu'elle avoit découvert, par quelques mots de M. de Valorbe, qu'il avoit rencontré Léonce cette nuit-même; mais comme il ne vouloit pas lui confier ce qui s'étoit passé, elle a écrit à huit heures du matin à M. de Mondoville, de manière à lui faire croire qu'elle savoit tout, et qu'il étoit inutile de lui rien cacher. Sa réponse contenoit les détails que je vais vous dire.

Hier, en sortant du bal, Léonce, impatienté de ce que la foule empêchoit sa voiture d'avancer, se décida à l'aller chercher à pied au bout de la rue; il éprouvoit, il en convient, beaucoup d'humeur de ce que diverses personnes lui avoient annoncé mon mariage avec M. de Valorbe comme très-probable. Dans cette disposition, cependant, il se faisoit plaisir encore, dit-il, de revoir ma maison pendant mon sommeil, et choisit à dessein le côté de la rue qui le faisoit passer devant ma porte; il étoit alors une heure du matin. Par un funeste hasard, au moment où il approchoit de chez moi, M. de Valorbe se dérobant avec soin à tous les regards, enveloppé de son manteau, se glisse le long du mur, frappe à ma porte, et dans l'instant on l'ouvre pour le recevoir. Léonce reconnut Antoine, qui tenoit une lumière pour éclairer à M. de Valorbe. Léonce l'a dit, je le crois, il ne lui vint pas seulement dans la pensée que je pusse être d'accord avec M. de Valorbe; mais convaincu que sa conduite avoit pour but quelques desseins infâmes, il s'élança sur lui avant qu'il fût entré chez moi, le saisit au collet, et le tirant violemment loin de la porte, il lui demanda avec beaucoup de hauteur, quel motif le conduisoit, à cette heure et ainsi déguisé, chez madame d'Albémar. M. de Valorbe irrité, refusa de répondre; Léonce, dans le dernier degré de la colère, le saisit une seconde fois, et lui dit de le suivre, avec les expressions les plus méprisantes. M. de Valorbe étoit sans armes; la crainte d'être découvert lui revint à l'esprit; il répondit avec assez de calme à M. de Mondoville:—Vous ne doutez pas, je le pense, monsieur, qu'après l'insulte que vous m'avez faite, votre mort ou la mienne ne doive terminer cette affaire; mais je suis menacé d'être arrêté cette nuit pour des raisons politiques; c'est afin de me soustraire à ce danger, que madame d'Albémar m'a accordé un refuge; sa belle-soeur est venue s'établir chez elle ce soir même, pour m'autoriser, par sa présence, à profiter de la générosité de madame d'Albémar; je crains d'être poursuivi, si ma retraite est connue; remettons à demain une satisfaction qui, certes, m'intéresse plus que vous.—A ces mots, Léonce confus, couvrit ses yeux de sa main, et se retira sans rien dire. A quelques pas de là, il retrouva ses gens, on lui remit ma lettre, et il confesse qu'il fut très-honteux, en la lisant, de son impétuosité; mais il déclare en même temps, à ma belle-soeur, qu'il ne faut pas penser à en prévenir les suites.

Lorsque mademoiselle d'Albémar fut instruite de tout, elle en parla à M. de Valorbe; il lui parut mortellement offensé, et n'admettant pas l'idée qu'une réconciliation fût possible. Cependant, il est certain que personne n'a été témoin de l'emportement de Léonce; votre mari ne peut-il pas être médiateur entre M. de Valorbe et M. de Mondoville? s'il obtient un passe-port pour M. de Valorbe, un pareil service ne lui donneroit-il aucun empire sur lui?

Léonce doit venir me voir tout à l'heure; mais puis-je me flatter du moindre pouvoir sur sa conduite, dans une semblable question? cependant je lui parlerai, je conserve encore du calme; savez-vous ce qui m'en donne? c'est la certitude de ne pas survivre un jour à Léonce; le ciel même ne l'exigeroit pas de moi! Mais est-ce assez de cette certitude pour supporter le malheur qui me menace? s'il perdoit cette vie dont il fait un si noble usage, si son amour pour moi lui ravissoit tant de jours de gloire et de bonheur, que la nature lui avoit destinés, si sa mère redemandoit son fils, en maudissant ma mémoire! O Élise, Élise, les douleurs que j'éprouve, vous ne les avez jamais senties; et moi qui ai tant versé de pleurs, que j'étois loin d'avoir l'idée de ce que je souffre! Antoine arrive, il va partir; au nom du ciel, ne perdez pas un moment!

LETTRE XL