Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 8 août.

Mes craintes sont dissipées; je dois beaucoup à votre mari, à M. de Valorbe lui-même: il est parti, tout est apaisé; mais suis-je contente de ma conduite? ce jour n'aura-t-il point de funestes effets? que puis-je me reprocher cependant, quand la vie de Léonce étoit en danger? votre mari reste encore ici jusqu'à demain, ce sera moi qui vous apprendrai tout ce que votre Henri a fait pour nous; mais que jamais un seul mot de vous, ma chère Élise, ne trahisse les secrets que je vais vous confier.

Hier matin, Léonce arriva, comme je venois de vous envoyer ma lettre; il y avoit un peu d'embarras dans l'expression de son visage; je me hâtai de lui dire que s'il s'étoit mêlé le moindre soupçon sur moi à son emportement contre M. de Valorbe, jamais je n'aurais pu retrouver aucun bonheur dans notre sentiment mutuel; mais je le conjurai d'examiner s'il vouloit perdre un homme proscrit, qui pouvoit être obligé de quitter la France, et que l'éclat d'un duel feroit nécessairement découvrir.—Ma chère Delphine, me répondit Léonce, c'est moi qui ai insulté M. de Valorbe, lui seul a droit d'être offensé, je ne puis l'être, et ma volonté, dans cette affaire, doit se borner à lui accorder la satisfaction qu'il me demandera.—Quoi! lui dis-je, quand de votre propre aveu vous avez été injuste et cruel croyez-vous indigne de vous de le réparer?—Je ne sais, me dit-il, ce que M. de Valorbe entendroit par une réparation; comme il est malheureux dans ce moment, je pourrois me croire obligé d'être plus facile; mais cette réparation, je ne puis la donner que tête à tête: nous étions seuls, du moins je le crois, lorsque j'ai eu le tort d'offenser M. de Valorbe; mais trouvera-t-il que ce soit une raison pour se contenter d'excuses faites aussi sans témoins? je l'ignore. A sa place, rien ne me suffiroit; à la mienne, ce que je puis tient à de certaines règles que je ne dépasserai point.—Indomptable caractère! lui dis-je, alors avec une vive indignation, vous n'avez pas encore seulement daigné penser à moi; doutez-vous que le sujet de cette querelle ne soit bientôt connu, et qu'il ne me perde à jamais?—Le secret le plus profond, interrompit—il….—Ignorez-vous, repris-je, qu'il n'y a point de secret? mais je n'insisterai pas sur ce motif, c'est à vous et non à moi de le peser: sans doute, si vous triomphez, je suis déshonorée; si vous périssez, je meurs: mais l'intérêt supérieur à ces intérêts, c'est le remords que vous devez éprouver, si vous ne respectez pas la situation de M. de Valorbe; pouvez-vous vous battre avec lui, quand il doit se cacher, quand vous faites connaître ainsi sa retraite, quand vous le livrez aux tribunaux dans ces temps de trouble, où rien ne garantit la justice; le pouvez-vous?—Ma chère Delphine, répondit Léonce, plus ému qu'incertain, je vous le répète, c'est moi qui ai tort envers M. de Valorbe, je n'ai rien à faire qu'à l'attendre; la générosité ne convient pas à celui qui a offensé; c'est à M. de Valorbe à se décider; je lui dirai, s'il le veut, tout ce que je dois lui dire; il jugera si ce que je puis est assez.

—Dans ce moment, M. de Lebensei entra; Antoine l'avoit rencontré à la barrière, il avoit ordre de remettre ma lettre à l'un de vous deux; votre excellent Henri la lut et ne perdit pas un instant pour se rendre chez moi; je lui répétai ce que je venois de dire, Léonce gardoit le silence.—Il faut d'abord, dit M. de Lebensei, que je m'informe des accusations qui peuvent exister contre M. de Valorbe: s'il est vraiment en danger, il importe de le mettre en sûreté. M. de Mondoville souhaite certainement avant tout, que M. de Valorbe ne soit pas exposé à être arrêté.—Sans doute, répliqua Léonce, mes torts envers lui m'imposent de grands devoirs; si je puis le servir, je le ferai avec zèle: mais vous me permettrez, dit-il plus bas à M. de Lebensei, de vous parler seul quelques instans.—D'où vient ce mystère? m'écriai-je; Léonce, suis-je indigne de vous entendre sur ce que vous croyez votre honneur? ne s'agit-il pas de ma vie comme de la vôtre? et pensez-vous que, si véritablement votre gloire étoit compromise, je ne trouverois pas, dans la résolution où je suis de mourir avec vous, la force de consentir à tous vos périls? Mais encore une fois, vous avez été souverainement injuste envers M. de Valorbe; il est proscrit; à ce titre, votre inflexible fierté devroit plier.—Eh bien! reprit Léonce, je ne dirai rien à M. de Lebensei que vous ne l'entendiez; je ne puis d'ailleurs lui rien apprendre sur la conduite que je dois tenir; ce qu'il feroit, je le ferai.—Je demande, reprit M. de Lebensei, que l'on attende les informations que je vais prendre sur tout ce qui concerne la situation de M. de Valorbe; dans peu d'heures je la connoîtrai.

—M. de Lebensei nous quitta pour s'en occuper; mais en partant, il me dit:—M. de Mondoville a raison à quelques égards, c'est M. de Valorbe qui doit décider de cette affaire; voyez-le vous-même ce matin, essayez de le calmer.—Je voulois à l'instant même passer dans l'appartement de ma belle-soeur, où je devois trouver M. de Valorbe. Léonce me retint et me dit:—La pitié que m'inspire un homme malheureux, les torts que j'ai eus envers lui, la crainte de vous compromettre, tous ces motifs mettent obstacle à la conduite simple, qu'il est si convenable de suivre dans de semblables occasions; mais je vous en conjure, mon amie, ne vous permettez pas en mon absence un mot que je fusse forcé de désavouer: songez que l'on pourra croire que j'approuve tout ce que vous direz, et soyez plus fière que sensible, quand il s'agit de la réputation de votre ami. Je ne vous rappellerai point que je la préfère à ma vie, je rougirois d'avoir besoin de vous l'apprendre; mais quand votre sublime tendresse confond vos jours avec les miens, j'ose d'autant plus compter sur l'élévation de votre conduite; mon honneur sera le vôtre, et pour votre honneur, Delphine, vous ne craindriez point la mort. Adieu; il faut que je vous quitte, je dois rester chez moi tout le jour, pour y attendre des nouvelles de M. de Valorbe.—Il y avoit tant de calme et de fierté dans l'accent de Léonce, qu'un moment il me redonna des forces; mais elles m'abandonnèrent bientôt quand j'entrai chez ma belle-soeur, et que j'y vis M. de Valorbe.

Louise se retira dans son cabinet pour nous laisser seuls; je ne savois de quelle manière commencer cette conversation: M. de Valorbe avoit l'air tout-à-fait résolu à l'éviter; j'hésitois si je devois essayer de lui parler avec franchise de mes sentimens pour Léonce; quoiqu'il les connût, je craignois qu'il ne se blessât de leur aveu. Je hasardai d'abord quelques mots sur les regrets qu'avoit éprouvés M. de Mondoville, lorsqu'il avoit appris la situation fâcheuse dans laquelle M. de Valorbe se trouvoit. Il répondit à ce que je disois d'une manière générale, mais sans prononcer un seul mot qui pût faire naître l'entretien que je désirois; et lui, qui manque souvent de mesure quand il est irrité, s'exprimoit avec un ton ferme et froid qui devoit m'ôter toute espérance. Je sentois néanmoins que la résolution de M. de Valorbe pouvoit dépendre de l'inspiration heureuse, qui me feroit trouver le moyen de l'attendrir. Il existait sans doute ce moyen, j'implorois les lumières de mon esprit pour le découvrir, et plus j'en avois besoin, plus je les sentois incertaines. Assez de temps se passa, sans même que M. de Valorbe me permît de commencer; il détournoit ce que je voulois lui dire, m'interrompoit, et repoussoit de mille manières le sujet dont j'avois à parler: j'éprouvois une contrainte douloureuse qu'il avoit l'art de prolonger. Enfin, je me décidai à lui représenter d'abord le tort irréparable que me feroit l'éclat d'un duel, et je lui demandai s'il étoit juste que le sentiment qui m'avoit porté à lui donner un asile, fût si cruellement puni; il sortit alors un peu de ses phrases insignifiantes pour me répondre, et me dit que la cause de sa querelle avec M. de Mondoville, ne pouvoit avoir été entendue que par un homme qu'il avoit cru remarquer près de là, mais qu'il ne connoissoit pas. Je me hâtai de lui dire ce que je croyois alors, et ce dont M. de Mondoville étoit persuadé comme moi, c'est que cet homme étoit un de ses gens qui s'approchoit de lui pour lui annoncer sa voiture, et qui n'avoit pas eu la moindre idée de ce qui s'étoit passé. M. de Valorbe parut réfléchir un moment à cette réponse et me dit ensuite:—Eh bien! madame, si personne ne nous a ni vus, ni entendus, vous ne serez point compromise, quoi qu'il puisse arriver entre M. de Mondoville et moi.—Je n'avois pas prévu ce raisonnement, et je crois encore ce que je soupçonnai dans le moment même; c'est que M. de Valorbe eut besoin de se recueillir pour ne pas me laisser apercevoir qu'il étoit adouci par l'idée que personne n'avoit été témoin de sa querelle avec Léonce: néanmoins, quelle que fût la pensée qui traversa son esprit, il voulut rompre la conversation, et se leva pour appeler mademoiselle d'Albémar.

Elle vint; je ne savois plus que devenir, un froid mortel m'avoit saisie; je voyois devant moi celui qui vouloit tuer ce que j'aime, et ma langue se glaçoit quand je voulois l'implorer. Un billet de votre mari me fut apporté dans cet instant; il me disoit qu'il étoit vrai que les charges contre M. de Valorbe étoient très-sérieuses, qu'il importait extrêmement qu'il quittât Paris sans délai, et que ce soir à la nuit tombante il lui apporteroit un passe-port sous un faux nom, qui lui permettrait de s'éloigner: il se flattoit ensuite de parvenir à faire lever le mandat d'arrêt de M. de Valorbe; mais il insistoit beaucoup sur l'importance dont il étoit pour lui de n'être pas pris dans ce moment de fermentation. Je me hâtai de donner ce billet à M. de Valorbe, et j'eus tort de ne pas lui cacher le mouvement d'espoir que j'éprouvois, car il s'en aperçut; et s'offensant de ce que je pouvois supposer que les dangers dont on le menaçoit auroient de l'influence sur lui, il rentra dans sa chambre précipitamment, et en sortit peu d'instans après, avec une lettre pour M. de Mondoville; il la remit à un de mes gens, et lui dit assez haut pour que je l'entendisse, de la porter à son adresse. Il revint ensuite vers nous; ma pauvre belle-soeur étoit tremblante, et je me soutenois à peine.

On annonça qu'on avoit servi; nous allâmes à table tous les trois; M. de Valorbe nous regardoit tour à tour Louise et moi, et le spectacle de notre douleur lui donnoit assez d'émotion, quoiqu'il fit des efforts pour la surmonter: il parla sans cesse pendant le dîner, avec plus d'activité peut-être qu'on n'en a dans une résolution calme et positive; il s'exaltoit d'une manière extraordinaire, par ses propres discours et par le vin qu'il prenoit: nous étions devant lui immobiles et pâles, sans prononcer un seul mot; nous sortîmes enfin de ce supplice. Quel repas, juste ciel! c'étoit le banquet de la mort; il parut lui-même presque honteux du rôle qu'il venoit de jouer, et se sentit le besoin de s'en excuser.

—Vous m'avez secouru, me dit-il, et je vous afflige; mais jamais affront plus sanglant ne mérita la vengeance d'un honnête homme!—A ces mots, qui sembloient m'offrir au moins l'espoir d'être écoutée, j'allois répondre, il m'arrêta; et, se livrant alors à son goût naturel pour produire de grands effets, il me dit:—Tout est décidé. J'ai écrit à M. de Mondoville, le rendez-vous est donné, ici même, à six heures; nous partirons ensemble, nous nous arrêterons dans la forêt de Senars, à dix lieues de Paris; là, l'un de nous doit périr. Si M. de Mondoville meurt, je continuerai ma route avant d'être reconnu; si c'est moi, il reviendra vers vous. Maintenant, vous le voyez, les paroles irrévocables sont dites; rentrez dans votre appartement, et souhaitez qu'il me tue; vous n'avez plus que cet espoir.—Au moment où il me disoit ces effroyables paroles, la pendule avoit déjà sonné cinq heures, son aiguille marchoit vers le moment fixé, l'exactitude de Léonce n'étoit pas douteuse; ce départ, cette forêt, les paroles sanglantes de M. de Valorbe, tout ajoutait à l'horreur du duel. Ce que je craignois il y avoit quelques heures, ne pouvoit se comparer encore à l'effroi dont j'étois pénétrée: ma tête s'égaroit entièrement; la mort, la mort certaine de Léonce étoit devant mes yeux, et son meurtrier me parloit.