Le soir même de la conversation que j'avois eue avec Matilde, elle se trouva dans une société assez nombreuse où je n'étois pas, et, pendant mon absence, on osa vous attaquer assez vivement. Madame de Mondoville, je le sais d'un de mes amis qui s'y trouvoit, vous défendit avec une telle force, une telle hauteur, qu'elle sut en imposer à tout le monde; et sa manière de s'exprimer, et l'autorité de sa réputation, ont produit un tel effet, que mon ami, et quelques autres témoins de cette scène, sont tout-à-fait persuadés qu'elle a été la cause d'un changement décisif en votre faveur.
Je ne puis vous dire, ma Delphine, combien je suis touché de la conduite de madame de Mondoville dans cette circonstance! son bonheur m'est devenu plus cher, plus sacré par cette action, que par tous les liens qui nous unissoient. Elle doit aller chez vous ce soir, je ne veux point m'y trouver en même temps qu'elle; je me priverai donc de vous tout le jour: mais qu'il m'est doux de penser que le danger dont vous me menaciez sans cesse n'existe plus; que toutes les inquiétudes sont à jamais écartées de l'esprit de Matilde; et que rien désormais, ô mon amie! ne peut plus me séparer de toi!
LETTRE XXV.
Delphine à Léonce.
Léonce! Léonce! comment vous dire ce qui vient de m'arriver? Qu'allez-vous penser? quelle peine ressentirez-vous? obtiendrai-je mon pardon? serez-vous capable de me haïr, quand je me désespère d'avoir accompli ce qui peut-être étoit mon devoir, ce que du moins il étoit impossible de ne pas faire dans la circonstance où je me suis trouvée? Votre femme sait mon sentiment pour vous; et par qui l'a-t-elle appris? O ciel! par moi! Le mot affreux est dit; maintenant, écoutez-moi, ne rejetez pas ma lettre avec indignation, suivez dans mon récit les impressions qui m'ont agitée, et; si votre coeur se sépare un instant du mien, s'il éprouve un sentiment qui diffère de ceux qui m'ont émue, alors condamnez-moi.
Madame de Mondoville est venue me voir il y a deux heures; j'étois seule; elle m'a montré beaucoup plus d'intérêt qu'il n'est dans son caractère d'en témoigner; j'évitois, autant qu'il étoit possible, une conversation plus intime, et je l'ai ramenée dix fois sur des sujets généraux; je respirois, lorsqu'elle renonçoit aux expressions directes d'estime et d'amitié: enfin, par une insistance qui ne lui est pas naturelle, et qui tenoit certainement à un vif sentiment de justice, et surtout de bonté, elle rompit tous mes détours, et me dit:—Ma chère cousine, j'ai appris combien on avoit été injuste envers vous; j'en ai éprouvé une véritable colère, et je vous ai défendue avec cette chaleur de conviction qui doit persuader.—Je baissai la tête sans rien dire; elle continua.—Quelle infamie de faire tourner contre vous le service que vous avez rendu à M. de Valorbe! et quelle absurdité en même temps de mêler mon mari dans cette histoire! Vous qui avez fait notre mariage, par votre généreuse conduite relativement à la terre. d'Andelys, vous que ma mère avoit consultée sur cette union, long-temps avant que je connusse M. de Mondoville, n'êtes-vous pas liée à mon sort par ce que vous avez fait pour moi? Votre amitié pour ma mère, quoiqu'elle ait été troublée un moment, a certainement conservé assez de droits sur vous, pour que le bonheur de sa fille vous soit cher.—Sans doute, essayai-je de lui répondre, je souhaite votre bonheur, j'y sacrifierois…—Elle m'interrompit en disant:—Vous n'avez pas besoin de me l'affirmer, ma cousine: si j'ai été froide quelquefois pour vous dans un autre temps, si la différence de nos opinions nous a quelquefois éloignées l'une de l'autre, permettez que je le répare dans ce moment où vous avez des peines; disposez de moi, et je m'applaudirai de l'ascendant que moi et mes amies nous pouvons avoir sur tout ce qui tient à la réputation d'une femme, puisque cet ascendant vous sera utile; j'animerai en votre faveur ce que vous appelez les dévotes, c'est-à-dire, des personnes assez pures et assez heureuses pour que, devant elles, la malignité soit toujours forcée de se taire.—Oh! vous êtes trop bonne, beaucoup trop bonne, m'écriai-je très-attendrie; mais je vous en conjure, ne faites plus rien pour moi, absolument rien, promettez-le moi, je l'exige, je vous en supplie….—Et d'où vient donc cette prière si vive? répondit Matilde; ma chère Delphine, est-ce que vous avez un tel éloignement pour moi, que vous ne me trouviez pas digne de vous servir?—Non, non, interrompis-je; c'est moi qui ne suis pas digne de vous.
—Qui a pu vous inspirer cette cruelle idée, ma chère cousine? répondit-elle; vous n'avez pas les mêmes opinions que moi, j'en suis fâchée pour votre bonheur; mais me croyez-vous donc assez exagérée pour ne pas reconnoître vos rares qualités, et les services que vous m'avez rendus deux fois, avec tant de délicatesse? Suis-je donc incapable d'estimer la parfaite franchise qui ne vous a jamais permis l'ombre de la dissimulation? c'est cette vertu que j'admire en vous, et qui a toujours été le fondement de ma sécurité. J'ai souvent remarqué que Léonce se plaisoit beaucoup à vous voir; une fois même, vous vous en souvenez, j'allai vous chercher à Bellerive avec une sorte d'inquiétude, et peut-être même avois-je le désir de vous éprouver; mais je revins parfaitement convaincue que vous n'aimiez pas Léonce, puisque vous ne vous étiez point trahie quand je vous parlois de mon sentiment pour lui. Hier, quelqu'un, en me racontant l'histoire qu'on a faite sur vous, à l'occasion de M. de Valorbe, eut l'impertinence de me dire que j'étois bien dupe de croire à votre sincérité: j'aurois désiré que vous entendissiez avec quelle force, avec quel dédain je repoussai cette méprisable insinuation! combien je me plus à répéter, que non-seulement la dissimulation, mais le silence même, qui seroit aussi une fausseté, puisqu'il me tromperoit également, étoit loin de votre caractère, dans une circonstance qui exigeoit d'une âme honnête la plus entière vérité. J'aurois souhaité que pour vous justifier à jamais, l'on m'eût demandé de jurer pour vous….—Dans ce moment, Léonce, ma tête se perdit; il me sembla qu'il étoit infâme de recevoir ainsi des éloges si peu mérités, d'abuser de sa candeur. Ses discours étoient une interrogation sacrée, et me taire me parut de la perfidie; enfin, je ne raisonnai pas, mais j'éprouvai cette révolte du sang qui rend une action basse ou perfide tout-à-fait impossible, et je m'écriai:—Matilde, arrêtez! c'en est trop! oui, c'en est trop! Si je l'aimois, devrois-je vous le dire? si je l'aimois sans être coupable, en respectant vos droits, votre bonheur….—Mon trouble disoit encore plus que mes paroles.—Achevez, reprit Matilde avec chaleur, achevez! Delphine, l'aimeriez-vous? dites-le-moi, ne résistez pas au mouvement généreux que vous éprouvez! soyez vraie, soyez-le.—Que vous importe! lui répondis-je, regrettant déjà ce qui m'étoit échappé; si je l'aime, je partirai, je mourrai, laissez-moi.—Dans ce moment madame de Lebensei entra; et, soit que Matilde ne voulût pas rester avec elle, soit qu'elle eût besoin de réfléchir à ce qui s'étoit passé entre nous, elle sortit de ma chambre sans prononcer une parole, et je la laissai partir, confondue moi-même de ce que je venois de dire, ne sachant plus si c'étoit un crime ou une vertu, et n'étant digne, en effet, ni d'approbation ni de blâme; car je n'avois été qu'entraînée, et, n'ayant eu le temps d'aucune réflexion, je ne m'étois décidée à aucun sacrifice.
Que va-t-il arriver maintenant, Léonce? je n'ose vous interroger sur ce que vous aura dit Matilde; je sais mon devoir, mais j'ignore encore comment il se manifestera à moi. Venez me voir, venez; jouissons de ces jours peut-être les derniers; Ah! pourquoi vous cacherois-je que mon coeur se brise, que j'éprouve comme une sorte de repentir… Qu'allons-nous devenir? du moins ne vous irritez pas contre moi, n'épuisons pas nos âmes en reproches et en justifications, souffrons comme un coup du sort les suites d'une action complètement involontaire, et cherchons ensemble s'il peut nous rester encore quelques ressources.
LETTRE XXVI.
Delphine à madame de Lebensei.