Ce 28 octobre.
Vous êtes partie fort inquiète, ma chère Élise, de ma conversation avec madame de Mondoville, et vous avez bien voulu me demander de vous écrire chaque jour ce qui pourroit en arriver; il s'en est déjà écoulé huit sans que j'aie entendu parler de Matilde; mais, loin que ce silence me tranquillise, il redouble mon inquiétude. Depuis ce temps, Léonce ne l'a point vue; elle s'est enfermée chez elle, ou elle est allée à l'église: son mari lui a fait demander plusieurs fois de la voir, elle l'a constamment refusé. Elle est sans doute bien malheureuse à présent, et elle étoit tranquille avant de m'avoir parlé. Oh! que je serois coupable, si, ne sachant avoir que la foiblesse des bons sentimens, et jamais leur force, je n'avois fait que troubler la vie de Matilde par ma franchise, sans avoir le courage nécessaire pour lui rendre le bonheur!
Mademoiselle d'Albémar m'a blâmée assez vivement; Léonce a été généreux envers moi, mais il a surtout affecté de parler de cette circonstance comme peu décisive, et d'affirmer qu'il étoit certain d'en adoucir tous les effets. Je n'ai point combattu cette erreur; je sens approcher la résolution irrévocable, la nécessité toute-puissante, je ne dispute plus sur rien; ah! je parlois quand j'avois un besoin secret d'être convaincue, quand je souhaitois confusément qu'on s'opposât au sacrifice que je croyois vouloir! maintenant je me tairai; tout repose sur moi; devoir, malheur, amour, je dois tout contenir dans mon âme solitaire.
Qu'il sera terrible, le moment de se séparer! il s'offre à moi déjà comme un nuage noir à l'horizon, prêt à s'avancer sur ma tête; ah! que ne puis-je mourir pendant qu'il est loin encore! Bonne Élise, heureuse Élise, adieu.
LETTRE XXVII.
Delphine à madame de Lebensei.
Ce 4 novembre.
Mon sort est décidé! il l'est depuis quatre jours; je n'ai pas eu la force de vous l'écrire. Si votre pressante lettre ne m'étoit pas arrivée ce matin, je ne sais si j'aurois pu prendre sur moi de raconter tant de douleurs. Je le vois encore, mais bientôt je ne le verrai plus; il ne le sait pas, il doit l'ignorer; il me regarde avec une expression déchirante: s'il a des craintes, il ne veut pas les exprimer, il semble qu'il croie m'enchaîner davantage en ne paroissant pas douter; oh! qu'il est touchant! qu'il est aimable! et dans un funeste moment, j'ai promis de le quitter! mes forets suffiront-elles à ce sacrifice?
Mardi dernier, Léonce m'avoit dit qu'il étoit obligé de s'absenter le lendemain de Paris pour une affaire indispensable: je ne sais pourquoi l'idée ne me vint pas, que madame de Mondoville choisiroit ce jour pour me voir; mais quand on l'annonça, je fus saisie d'une surprise égale à ma douleur. J'étois avec ma belle-soeur: Matilde, en entrant, m'annonça solennellement qu'elle désiroit être seule avec moi, et qu'elle me prioit de faire fermer ma porte.
Quand nous fûmes seules, elle me dit avec un ton triste, mais ferme, qu'il ne lui étoit plus permis de douter de l'amour qui existoit entre Léonce et moi; qu'elle s'étoit retracée plusieurs circonstances qui ne l'avoient pas frappée, lorsqu'elle expliquoit tout par l'amitié, mais qui ne prouvoient que trop clairement ce que mon trouble, dans notre dernière conversation, avoit commencé à lui révéler.—Une autre, ajouta-t-elle, dans une pareille situation, seroit votre ennemie; les obligations que je vous ai, votre mouvement de franchise auquel je dois mon premier avertissement, les sentimens chrétiens qui me font désirer de vous ramener à la vertu, ne me le permettent pas; je viens donc vous demander pour votre salut autant que pour mon bonheur, de quitter Paris, de ne pas permettre que Léonce vous suive, et de ne point semer la discorde entre nous deux, en lui disant que c'est moi qui vous ai priée de vous éloigner de lui.—Cette proposition dure et brusque, quoique d'accord avec mes réflexions, me révolta, je l'avoue; et je répondis assez froidement, que je ne voulois m'engager à rien avec personne qu'avec moi-même.