—Vous me refusez! me dit Matilde, avec une expression, avec un accent d'une amertume et d'une âpreté remarquables; vous me refusez! répéta-t-elle encore avec des lèvres tremblantes: eh bien! sachez donc que je porte dans mon sein l'enfant de Léonce, et que la douleur que vous me causez vous rendra responsable de sa vie et de la mienne.—A ces mots, jugez de ce que j'éprouvai! j'ignorois son état, j'ignorois ses nouveaux droits. Des sanglots s'échappèrent de mon sein, ils adoucirent un peu Matilde.—Revenez à vos devoirs, à votre Dieu, me dit-elle, pauvre égarée; ne me condamnez pas à vous maudire: qui, moi! je donnerois le jour à un enfant que son père haïroit peut-être, parce que je suis sa mère! Le temps qui affoiblit les sentimens criminels, ramène aux affections légitimes; mais si Léonce vous voit chaque jour, il s'éloignera davantage encore de moi, et formera sans cesse avec vous de nouveaux liens, qui lui rendront odieux tout ce qu'il doit aimer.

—Oubliez-vous, lui dis-je, Matilde, que notre attachement l'un pour l'autre n'a jamais été coupable?—Vous n'appelez coupable, reprit-elle, que le dernier tort qui vous eût avilie vous-même; mais quel nom donnez-vous à m'avoir ravi la tendresse de mon mari? à moi malheureuse, qui n'ai sur cette terre d'autres jouissances, que son affection, mon bien, mon droit légitime; son affection, qu'il m'a jurée au pied des autels! que ferai-je pour la regagner, quand vous l'avez enlacé des séductions que le ciel ne m'a point accordées, mais qui ne serviront qu'à votre malheur et à celui des autres! Quoi! depuis un an vous voyez Léonce tous les jours, et vous prétendez n'être pas coupable! Quels efforts avez-vous faits pour vaincre un sentiment criminel? vous êtes-vous séparée de mon époux? vous a-t-il en vain poursuivie? vos malheurs m'ont-ils appris votre amour? Non! c'est le plus simplement, le plus facilement du monde que vous passez votre vie avec un homme marié, pour qui vous avez une affection condamnable! Quelle innocence, juste ciel! et surtout quel soin, quel respect pour ma destinée! Vous aimiez ma mère, et vous ne craignez pas de désespérer sa fille! Reprenez les funestes dons avec lesquels vous m'avez mariée; je veux vous les rendre, je veux acquitter en même temps les dettes de ma mère envers vous; alors je quitterai la maison de Léonce, pauvre, isolée, trahie par mon époux, par celui que j'aimois peut-être plus que Dieu ne nous a permis d'aimer sa créature; mais en m'éloignant, je vous laisserai à l'un et à l'autre des remords plus cruels encore que tous mes maux.—

Élise, Matilde auroit pu me parler longtemps sans que je l'interrompisse; je gardois le silence, parce que j'étois décidée; si j'avois hésité, ce qu'elle me disoit m'auroit déchiré le coeur. Mais qui pouvois-je plaindre, quand je me condamnois à quitter Léonce? qui, sur un brasier ardent, m'eût paru plus digne que moi de pitié? L'expression morne et contrainte des regards de Matilde m'avertit cependant de son incertitude, et je lui dis que j'étois résolue à tout ce qu'elle exigeroit de moi. Alors cette femme, oubliant et son ressentiment et sa roideur naturelle, me parla de sa reconnoissance pour ma promesse, de son amour pour son mari, avec un accent tout nouveau que Léonce pouvoit seul lui inspirer. Ah! pensai-je au fond de mon coeur, celle qui lui ressemble si peu, celle qu'il n'a jamais aimée, ressent néanmoins pour lui une passion si vive! et moi qui l'entends si bien, et moi qu'il chérit, et moi que son image seule occupe, je dois le quitter! j'ai juré à madame de Vernon, au lit de mort, de protéger le bonheur de sa fille; j'avois promis à Dieu, à ma conscience, de ne point faire souffrir un être innocent; je ne serai point parjure à ces voeux, les premiers que mon coeur ait prononcés; mais la crainte de la mort ne fait pas éprouver à celui qui s'approche de l'échafaud, une douleur plus grande que celle que je ressens en renonçant à Léonce.

Je me taisois, plongée dans ces amères réflexions.—Ce n'est pas tout encore, ajouta Matilde, vous ne feriez rien pour mon bonheur, si Léonce pouvoit croire que c'est à ma prière que vous vous séparez de lui; il me haïroit en l'apprenant; si vous ne pouvez le lui cacher, restez plutôt; restez pour obtenir de lui qu'il soigne mon enfant, si je vis jusqu'à sa naissance, et qu'il donne après moi des larmes à mon souvenir. Il doit ignorer que je vous ai vue; je tâcherai de reprendre avec lui ma manière accoutumée. Delphine, si un seul mot vous trahit, votre promesse est vaine, ne l'exécutez pas.—Matilde, lui dis-je, votre secret sera gardé.—Si votre départ, reprit-elle, étoit prompt, Léonce soupçonneroit qu'il existe un rapport entre la conduite bizarre que je tiens depuis quelques jours, et votre résolution. Laissez-moi le temps de lui montrer de nouveau du calme, afin qu'il puisse supposer que mes inquiétudes se sont dissipées d'elles-mêmes; vous chercherez ensuite quelques prétextes raisonnables pour votre éloignement.—Matilde, lui dis-je alors, je vous remercie de m'estimer assez pour me croire capable de tant d'efforts; ils seront tous accomplis, je vous en donne ma parole. Je ferai plus encore; dans quelque lieu de la terre que j'allasse, Léonce me suivroit, j'en suis sûre; eh bien! je disparaîtrai du monde. Je ne sais ce que je deviendrai; mais ce n'est point un voyage, une absence ordinaire qui peut briser des sentimens tels que les miens; au reste, mon sort ne vous importe pas; ainsi donc, laissez-moi; j'aurois besoin d'être seule, adieu.—Matilde m'obéit sans rien dire, j'avois repris sur elle une sorte d'autorité; je la méritois, car dans cet instant, sans doute, mon âme, par son sacrifice, étoit devenue supérieure à la sienne.

Je viens de vous confier, Élise, le secret le plus important de ma vie; si Léonce le découvroit, il ne pardonneroit point à Matilde la douleur que notre séparation lui causera, et je paroîtrois alors bien digne de mépris: j'aurois l'air de ne me montrer généreuse que pour être plus habilement perfide; jamais donc, après ma mort même, tant que Matilde existera, vous ne vous permettrez un mot sur ce sujet.

Maintenant, il faut exécuter ce que j'ai promis, il faut tromper Léonce; car s'il devinoit mon dessein, si je voyois encore ses regrets, si j'entendois ses plaintes!…. Allons, il ne saura rien. J'ai quelque temps encore: Matilde elle-même l'exige; si ma tête se conserve pendant les jours qui me restent, je ferai ce que je dois; mais ne vous étonnez pas si, jusqu'à ce moment où mon sort me condamne à rompre avec la nature entière, je suis, même avec vous, toujours silencieuse et presque froide. Ne me parlez point de mon projet, laissez-moi lutter seule avec moi-même, rassembler en moi toutes mes forces; un mot raisonnable ou sensible pourroit me bouleverser, si je n'y étois pas préparée.

Traitez-moi comme les mourans: leurs amis savent qu'ils vont périr, ils le savent eux-mêmes, mais ils évitent, mais on évite aussi autour d'eux de leur rien dire qui le rappelle; les mêmes ménagemens au moins me sont nécessaires…. Élise, je vous les demande.

LETTRE XXVIII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 10 novembre.