Comme il étoit déjà tard, tout le monde étoit rassemblé chez madame de Saint-Albe. Au moment où j'entrai dans la chambre, j'entendis autour de moi une espèce de murmure; je ne vis pas Léonce, qui étoit alors dans une pièce plus reculée. La maîtresse de la maison, la plus impitoyable femme du monde, quand elle croit que sa considération peut gagner à se montrer ainsi, fut long-temps sans s'avancer vers moi; enfin, elle se leva et m'offrit une chaise, avec une froideur qu'elle désiroit surtout faire remarquer; les deux femmes à côté de qui j'étois assise parlèrent bas chacune à leurs voisins; aucun homme ne s'approcha de moi, et toute l'assemblée sembloit enchaînée par ce silence désapprobateur, mystérieux et glacé, que la conscience même ni la raison ne peuvent braver en public. Je conçus d'abord, tant ma tête étoit troublée, le plus injuste soupçon contre madame d'Artenas; mille idées se succédoient dans mon esprit, et n'osant ni interroger personne, ni faire un mouvement pour me lever, pendant que tous les yeux étoient fixés sur moi, immobile à ma place, je sentois une sueur froide tomber de mon front.
Madame de R. m'aperçut, se leva promptement, me prit par la main, et me conduisit dans l'embrasure de la fenêtre; je me crus sauvée, puisqu'un être vivant me parloit.—Il est arrivé cet après-midi même, me dit-elle, des lettres du régiment de M. de Valorbe, qui contiennent la nouvelle que des officiers de son corps, ayant appris qu'il avoit reçu de M. de Mondoville une insulte très-grave sans la venger, ont déclaré qu'ils ne serviroient plus avec lui; il s'est battu avec deux d'entre eux, il a blessé le premier, il a été blessé par le second; mais l'on croit que, malgré cette courageuse conduite, il sera obligé de quitter son régiment, et peut-être la France. Cet événement a produit un effet terrible contre vous, il a tout renouvelé, comme si l'on pouvoit vous accuser le moins du monde du triste sort de M. de Valorbe; on m'a tout raconté en arrivant ici, et j'allois envoyer chez vous pour vous conjurer de ne pas venir, lorsque malheureusement vous êtes entrée.
Mon premier mouvement fut de m'informer de ce que savoit Léonce.—Dans ce moment, me dit madame de R., une de ses parentes l'instruit, dans la chambre à côté, de cette cruelle aventure. Au nom du ciel, remettez-vous à votre place, restez-y une heure, si vous le pouvez, et partez après naturellement.—Pendant qu'elle me parloit, M. de Montalte, cousin de M. de Valorbe, qui est venu quelquefois me voir avec lui, passa devant moi, me regarda avec affectation et ne me salua point; il repassa deux minutes après, et, entendant madame de R. nommer M. de Valorbe, il s'avança près de nous deux, et, s'adressant à madame de R., il dit assez haut pour que plusieurs personnes l'entendissent:—Madame d'Albémar a jugé à propos de déshonorer mon cousin pour plaire à M. de Mondoville; mais si elle a disposé d'un fou à qui elle a tourné la tête, il lui sera plus difficile d'imposer silence à ses parens.—Je sentis à ce discours un mouvement de hauteur, une inspiration de fierté qui me rendit mes forces, et j'allois prononcer des paroles qui, pour un moment du moins, auroient fait triompher la vérité, lorsque je vis Léonce rentrer dans la chambre où j'étois; je sentis à l'instant les conséquences d'un mot qui lui auroit appris que M. de Montalte m'avoit offensée, et je me tus subitement.
Je cherchai des regards la place que j'avois occupée en arrivant, elle étoit prise; je fis le tour de la chambre, dans une espèce d'agitation qui me faisait craindre à chaque instant de tomber sans connoissance: aucune femme ne m'offrit une chaise à côté d'elle, aucun homme ne se leva pour me donner la sienne. Je commençois à voir les objets doubles, tant mon agitation augmentoit, à chaque pas inutile que je faisais; je me sentois regardée de toute part, quoique je n'osasse lever les yeux sur personne; à mesure que j'avançois, on reculait devant moi; les hommes et les femmes se retiroient pour me laisser passer, et je me trouvai seule au milieu du cercle, non telle qu'une reine respectueusement entourée, mais comme un proscrit dont l'approche seroit funeste. J'aperçus, dans mon désespoir, que la porte du salon étoit ouverte, et qu'il n'y avoit personne près de cette porte; cette issue, qui s'offroit à moi, me parut un secours inespéré; et, dans un égarement qui tenoit de la folie, je sortis de la chambre, je descendis l'escalier, je traversai la cour, et je me trouvai au milieu de la place Louis XV, sur laquelle demeuroit madame de Saint-Albe; seule, à pied, par le vent et la pluie, dans la parure d'une fête, sans avoir un instant réfléchi au mouvement qui m'entraînoit, je fuyois devant la malveillance et la haine, comme devant des pointes de fer qui me repoussoient toujours plus loin.
A peine étois-je restée deux minutes sur la place, à chercher autour de moi ce que j'avois fait et ce que j'allois devenir, que Léonce m'atteignit; son émotion étoit sombre et terrible; il me prit le bras, le serra contre son coeur, et marcha avec moi sans que nous sussions, je crois, ni l'un ni l'autre, quel dessein nous faisoit avancer. Nous étions déjà sur le pont de Louis XVI, lorsque le saisissement du froid me força de m'arrêter, et je m'appuyai sur le parapet, incapable de faire un pas de plus; Léonce passa une de ses mains autour de moi:—Chère et noble infortunée, me dit-il, de quelle barbarie ils ont usé envers toi! veux-tu les fuir avec moi, ces cruels, dans le sein de la mort! dis un mot, et nous nous précipiterons ensemble dans ces flots, plus secourables que les êtres que nous venons de voir. Pourquoi lutter plus long-temps contre la vie? n'est-il pas certain que nous n'aurons plus que des douleurs! ce ciel qui nous regarde, nous a marqués pour ses victimes, sauvons-nous des hommes et de lui.
—Alors il me souleva dans ses bras, je crus sa résolution prise, je penchai ma tête sur son sein, et je vous le jure, Louise, je n'éprouvai rien qui ne fût doux; tout à coup cependant il me remit à terre, et, reculant quelques pas, il dit, comme se parlant à lui-même:—Non, l'innocence ne doit pas périr, c'est à ses vils accusateurs que la mort est réservée. Delphine, tu seras vengée, tu le seras.—
Comme il disoit ces mots, mes gens qui me cherchoient de tous les côtés, me découvrirent, et m'amenèrent ma voiture.—Au nom du-ciel, dis-je à Léonce, ne pensez point à la vengeance; voulez-vous achever ma ruine, le voulez-vous?—Non! me dit-il, ne craignez rien; ce ne sera point ce soir ni demain, je le jure; je saisirai une fois peut-être… dans quelque temps… un prétexte éloigné… sans nul rapport avec vous; mais s'ils périssent; ils sauront cependant que c'est pour vous avoir outragée. Je vous en conjure, ajouta-t-il, soyez tranquille; pensez-vous que dans un tel moment je voulusse vous compromettre encore! ce que je désire, ce qui est nécessaire, n'arrivera peut-être pas de long-temps, remontez dans votre voiture, de grâce….—Il voulut me suivre, je le refusai.
Je ne l'ai pas revu depuis, et je veux, pendant quelques jours encore, me refuser à le recevoir; j'ai besoin de m'examiner seule; je veux savoir si je me sens réellement humiliée. Affreux doute! l'aurois-je cru possible! l'injustice de l'opinion, je l'avoue, peut faire un mal cruel; il faut quitter le monde pour jamais. Valorbe, le malheureux Valorbe, me poursuivra-t-il? Il ignorera, j'espère, ce que je serai devenue. Que pourrois-je pour lui, quand même je n'aimerois pas Léonce? Suis-je restée ce que j'étois? puis-je secourir personne? Les méchans ont enfin mortellement blessé mon âme. Ah! pourquoi Léonce n'a-t-il pas suivi son premier mouvement! Mais avois-je besoin de son secours pour me précipiter dans l'abîme? lui-même ne sentoit-il pas que c'étoit mon seul asile? Louise, n'est-il donc pas encore temps?
LETTRE XXX.
Madame de R. à madame d'Albémar.