Paris, ce 17 novembre.
Permettez à une personne qui vous doit la plus, profonde reconnoissance, dont vous avez changé la vie, et qui date du jour où vous l'avez secourue, le peu de bien qu'elle a pu faire, permettez-lui, madame, d'essayer de vous consoler, quelque supérieure que vous lui soyez. Ce que je vais vous dire me coûtera sans doute; mais, si l'effort que je fais m'est pénible, il me sera doux de penser qu'il m'acquitte un peu envers vous. Puis-je d'ailleurs être humiliée, si je vous soulage! Ah! de ma triste vie, ce sera l'action la plus honorable.
Vous avez éprouvé avant-hier une scène très-cruelle; il y a dix-huit mois que votre bonté généreuse me sauva d'un éclat, semblable en apparence, mais dont la douleur ne peut être la même; car ce que je souffrois, à quelques égards, étoit mérité, et ce que l'on mérite doit durer toujours.
En réfléchissant sur ce qui vous est arrivé chez madame de Saint-Albe, je me suis rappelé qu'une fois ma tante, très-maladroitement, vous avoit fait souffrir, en comparant votre situation à la mienne; j'ai donc pensé que si, sans aucun ménagement pour moi-même, je vous en faisois sentir l'extrême différence, vous y trouveriez peut-être quelques motifs de consolation. Votre âme est si noble, que j'ai été bien sûre que le mouvement qui m'excitoit à vous écrire, effaceroit à vos yeux ce qu'il faut malheureusement que je rappelle, en vous parlant de moi.
L'envie est parvenue momentanément à vous faire assez de tort: à force d'art, on a perfidement interprété vos actions les plus généreuses; et tous ces êtres, incapables de se dévouer pendant un jour à leurs amis, ont été bien aises de faire tourner à mal les qualités qu'ils ne possédoient pas, espérant ainsi les discréditer dans le monde: mais, dans toutes les accusations qu'on a essayées contre vous, qu'y a-t-il de vrai que vos vertus, votre délicatesse, la pureté de votre âme et de vos sentimens? Soyez donc sûre que dans peu votre réputation sera justifiée. Les livres nous entretiennent souvent des succès de la calomnie; moi, qui ai tant à redouter les reproches que je puis mériter, je crains peu, je l'avoue, l'ascendant du mensonge, du moins à la longue. Si la bonté n'émoussoit pas les armes de votre esprit, tandis que la méchanceté aiguise celles des autres, rien ne vous seroit plus facile que de faire connoître votre innocence; vous semblez née pour convaincre; tous les moyens de persuasion vous sont donnés, et vous n'employeriez aucun de ces moyens, qu'en peu d'années, peut-être même en peu de mois, les faits se développeroient d'eux-mêmes, par cette multitude de rapports naturels qui révèlent la vérité, malgré tous les obstacles que l'on peut y opposer.
Il faut agir, et agir sans cesse, pour établir ce qui est faux, tandis que l'inaction et le temps découvrent toujours ce qui est vrai: ce temps est votre appui le plus sûr; mais loin de m'être favorable, il confirme chaque jour davantage le blâme, que désarmoit un peu l'intérêt inspiré par ma première jeunesse. J'approche de trente ans, de cette époque où la considération commence à devenir nécessaire, et je la vois reculer devant moi; souvent, avec le coeur le plus affligé, je tâche d'être aimable, parce que je sens qu'on a le droit de m'y condamner, puisque la plupart des femmes qui me voient s'en excusent sur quelques agrémens de mon esprit. Il ne m'est permis en société d'être ni triste, ni malade.
Les femmes ne sont pas encore ce que je crains le plus, elles n'ont point de véritable irritation contre une personne qui ne leur fait point ombrage; les prudes même ne déploient toute leur sévérité que contre les femmes décidément supérieures; mais les hommes! si vous saviez quel mal ils me font, sans réflexion, sans méchanceté même! quelle légèreté dans les discours qu'ils me tiennent! combien il est difficile de leur apprendre que j'ai changé de vie, et que je n'aspire plus qu'aux égards dont je me riois autrefois!
On vous calomnie quand vous n'y êtes pas, et vous en imposez presque toujours quand on vous voit. Moi, l'on ne se donne pas la peine de me dénigrer en mon absence; mais le ton avec lequel on m'adresse la parole, chaque circonstance, chaque forme de la société, me prouvent, non l'intention de me blesser, je le préférerois, mais le sentiment involontaire, qui se témoigne à l'insu même de ceux qui l'éprouvent. Si un homme, si une femme se permettoit de vous dire un mot offensant, vous pourriez, quand vous le voudriez, l'accabler de votre mépris, et moi, je n'ai pas le droit de mépriser; je suis obligée de ménager tout le monde; je ne ferois point de tort à celui dont je me plaindrais; je ne puis risquer de me brouiller avec personne; ainsi, dans un rang élevé, avec une fortune considérable, je me vois obligée de jouer le rôle d'une complaisante, je crains d'exciter la moindre malveillance, et de rappeler aux autres que mon existence dans le monde est précaire, et qu'il ne tiendroit qu'à un ennemi de me l'ôter de nouveau.
Pourquoi, pourroit-on me dire, ne vivez-vous pas dans la retraite? Ah! madame, croyez-vous qu'après dix ans d'une vie comme la mienne, je puisse supporter la solitude? heureusement encore je suis restée bonne, mais ma sensibilité naturelle n'existe presque plus; je n'ai rien en moi qui renouvelle mes pensées, et seule, je suis poursuivie par des souvenirs tristes, contre lesquels je n'ai ni armes ni ressources. Parmi ceux que j'ai cru aimer, il en est que je regrette, mais sans compter sur leur estime, ni pouvoir m'intéresser à moi-même. Je sais bien que je vaux mieux que ma conduite, mais elle ne m'a pas laissé assez d'énergie dans le caractère, pour me changer entièrement; j'ai cessé d'avoir des torts, mais je ne retrouverai jamais le bonheur qu'ils m'ont fait perdre.
Séparée depuis long-temps de mon mari, je n'ai point d'enfans, je suis privée du seul bien qui donne aux femmes un avenir, après trente ans; je crains l'ennui, je crains la réflexion, et je cours de distractions en distractions, pour échapper à la vie. Mais vous, noble Delphine, mais vous, votre âme vous appartient encore tout entière; vos affections sont ou vertueuses, ou tout au moins délicates; un esprit étendu vous offre dans la réflexion un intérêt toujours nouveau; vous avez des envieux et des calomniateurs, mais il n'en est pas un qui pense réellement ce qu'il dit; pas un qui ne se sentît confondu, si vous daigniez lui répondre; pas un qui ne vous désirât pour femme ou pour amie, quoiqu'il vous attaque sous ces noms sacrés; pas un enfin qui, s'il étoit malheureux ou proscrit, n'enviât le sort de ceux que vous aimez, et peut-être même ne s'adressât à vous qu'il auroit offensée, à vous, mille fois plutôt qu'à ses meilleurs amis.