Le malheur m'accable, et cependant je sens en moi des élans d'enthousiasme, qui m'élèvent jusqu'au souverain Créateur; il est là, dans l'immensité de l'espace; mais aimer, fait arriver jusqu'à lui. Aimer!… O mon Dieu! dans l'infortune même où je suis plongée, je te remercie de m'avoir donné quelques jours de vie que j'ai consacrés à Léonce.

Isore dort là, devant moi, et sa mère a tarit souffert! et moi aussi, qui me suis chargée d'elle, j'ai déjà versé tant de pleurs! Cher enfant, que t'arrivera-t-il? quel sera ton sort un jour? que ne peux-tu repousser la vie! et loin de la craindre, tu vas au-devant d'elle avec tant de joie…. Ah! comme elle t'en punira. Pauvre nature humaine, quelle pitié profonde je me sens pour elle! Dans la jeunesse, les peines de l'amour, et pour un autre âge que de douleurs encore! Deux vieillards se sont approchés ce soir de ma voiture, pour implorer ma pitié; ils avoient aussi leur cruelle part des maux de la vie, mais leur âme ne souffroit pas; un rayon du soleil leur causoit un plaisir assez vif, et moi, qui suis poursuivie par un chagrin amer, je n'éprouve aucune de ces sensations simples que la nature destine également à tous. Je suis jeune cependant; ne pourrois-je pas parcourir la terre, regarder le ciel, prendre possession de l'existence, qui m'offre encore tant d'avenir? Non, les affections du coeur me tuent. Quel est-il ce souvenir déchirant qui ne me laisse pas respirer? sur quelle hauteur, dans quel abîme le fuir?

Ah! qu'elle est cruelle, la fixité de la douleur! n'obtiendrai-je pas une distraction, pas une idée, quelque passagère qu'elle soit, qui rafraîchisse mon sang pendant au moins quelques minutes: dans mon enfance, sans que rien fût changé autour de moi, la peine que j'éprouvois cessoit tout à coup d'elle-même; je ne sais quelle joie sans motif effaçoit les traces de ma douleur, et je me sentois consolée! Maintenant je n'ai plus de ressort en moi-même, je reste abattue, je ne puis me relever; je succombe à cette pensée terrible:—mon bonheur est fini!

Que ne donnerois-je pas pour retrouver les impressions qui répandent tout à coup tant de charme et de sérénité dans le coeur! la puissance de la raison, que peut-elle nous inspirer? Le courage, la résignation, la patience; sentimens de deuil! cortège de l'infortune! le plus léger espoir fait plus de bien que vous!

FRAGMENT II

Le réveil! le réveil! quel moment pour les malheureux! Lorsque les images confuses de votre situation vous reviennent, on essaie de retenir le sommeil, on retarde le retour à l'existence; mais bientôt les efforts sont vains, et votre destinée tout entière vous apparoît de nouveau; fantôme menaçant! plus redoutable encore dans les premiers momens du jour, avant que quelques heures de mouvement et d'action vous habituent, pour ainsi dire, à porter le fardeau de vos peines.

Ce jour, qui ne peut rien changer à mon sort, puisqu'il est impossible que je voie Léonce; ces froides heures qui m'attendent, et que je dois lentement traverser pour arriver jusqu'à la nuit, m'effraient encore plus d'avance que pendant qu'elles s'écoulent. La nature nous a donné un immense pouvoir de souffrir. Où s'arrête ce pouvoir? pourquoi ne connoissons-nous pas le degré de douleur que l'homme n'a jamais passé? L'imagination verroit un terme à son effroi…. Que d'idées, que de regrets, que de combats, que de remords ont occupé mon coeur depuis quelques jours! Le génie de la douleur est le plus fécond de tous.

Quel chagrin amer j'éprouve en me retraçant les mots les plus simples, les moindres regards de Léonce! Ah! qu'il y a de charmes dans ce qu'on aime! quelle mystérieuse intelligence entre les qualités du coeur et les séductions de la figure! quelles paroles ont jamais exprimé les sentimens qu'une physionomie touchante et noble vous inspire! Comme sa voix se brisoit, quand il vouloit contenir l'émotion qu'il éprouvoit! quelle grâce dans sa démarche, dans son repos, dans chacun de ses mouvemens! Que ne donnerois-je pas pour le voir encore passer sans qu'il me parlât, sans qu'il me connût! Ce monde, cet espace vide qui m'entoure s'animeroit tout à coup; il traverseroit l'air que je respire, et pendant ce moment je cesserois de souffrir! O Léonce! quelle est ta pensée maintenant? Nos âmes se rencontrent-elles? tes yeux contemplent-ils le même point du ciel que moi? Quelles bizarres circonstances font un crime du plus pur, du plus noble des sentimens! Suis-je moins bonne et moins vraie, ai-je moins de fierté, moins d'élévation dans l'âme, parce que l'amour règne sur mon coeur? Non, jamais la vertu ne m'étoit plus chère que lorsque je l'avois vu; mais loin de lui, que suis-je? que peut être une femme chargée d'elle-même, et devant seule guider son existence sans but, son existence secondaire, que le ciel n'a créée que pour faire un dernier présent à l'homme? Ah! quel sacrifice le devoir exige de moi: que j'étois heureuse dans les premiers temps de mon séjour à Bellerive! je ne sentois plus aucune de ces contrariétés, aucune de ces craintes qui rendent la vie difficile. Le temps m'entraînoit, comme s'il m'eût emportée sur une route rapide et unie, dans un climat ravissant; toutes les occupations habituelles réveilloient en moi les pensées les plus douces: je sentois au fond de mon coeur une source vive d'affections tendres, je ne regardois jamais la nature, sans m'élever jusqu'aux pensées religieuses qui nous lient à ses majestueuses beautés; jamais je ne pouvois entendre un mot touchant, une plainte, un regret, sans que la sympathie ne m'inspirât les paroles qui pouvoient le le mieux, consoler la douleur. Mon âme constamment émue me transportoit hors de la vie réelle, quoique les objets extérieurs produisissent sur moi des impressions toujours vives; chacune de ces impressions me paroissoit un bienfait du ciel, et l'enchantement de mon coeur me faisoit croire à quelque chose de merveilleux dans tout ce qui m'environnoit.

Hélas! d'où sont-ils revenus dans mon esprit, ces souvenirs, ces tableaux de bonheur? M'ont-ils fait illusion un instant?… Non, la souffrance restoit au fond de mon âme, sa cruelle serre ne lâchoit pas prise; les souvenirs de la vertu font jouir encore le coeur qui se les retrace, les souvenirs des passions ne renouvellent que la douleur.

FRAGMENT III.