Je suis bien foible, je me fais pitié! tant d'hommes, tant de femmes même marchent d'un pas assuré dans la route qui leur est tracée, et savent se contenter de ces jours réguliers et monotones, de ces jours tels que la nature en prodigue à qui les vent; et moi, je les traîne seconde après seconde, épuisant mon esprit à trouver l'art d'éviter le sentiment de la vie, à me préserver des retours sur moi-même, comme si j'étois coupable, et que le remords m'attendît au fond du coeur.
J'ai voulu lire; j'ai cherché les tragédies, les romans que j'aime: je trouvois autrefois du charme dans l'émotion causée par ces ouvrages; je ne connoissois de la douleur que les tableaux tracés par l'imagination, et l'attendrissement qu'ils me faisoient éprouver étoit une de mes jouissances les plus douces: maintenant je ne puis lire un seul de ces mots, mis au hasard peut-être par celui qui les écrit, je ne le puis sans une impression cruelle. Le malheur n'est plus à mes yeux la touchante parure de l'amour et de la beauté, c'est-une sensation brûlante, aride; c'est le destructeur de la nature, séchant tous les germes d'espérance qui se développent dans notre sein.
Combien il est peu d'écrits qui vous disent de la souffrance tout ce qu'il eu faut redouter! Oh! que l'homme auroit peur, s'il existoit un livre qui dévoilât véritablement le malheur; un livre qui fît connoître ce que l'on a toujours craint de représenter, les foiblesses, les misères, qui se traînent après les grands revers; les ennuis dont le désespoir ne guérit pas; le dégoût que n'amortit point l'âpreté de la souffrance; les petitesses à côté des plus nobles douleurs; et tous ces contrastes, et toutes ces inconséquences, qui ne s'accordent que pour faire du mal, et déchirent à la fois un même coeur par tous les genres de peines! Dans les ouvrages dramatiques, vous ne voyez l'être malheureux que sous un seul aspect, sous un noble point de vue, toujours intéressant, toujours fier, toujours sensible; et moi, j'éprouve que dans la fatigue d'une longue douleur, il est des momens où l'âme se lasse de l'exaltation, et va chercher encore du poison dans quelques souvenirs minutieux, dans quelques détails inaperçus, dont il semble qu'un grand revers devroit au moins affranchir.
Ah! j'ai perdu trop tôt le bonheur! je suis trop jeune encore, mon âme n'a pas eu le temps de se préparer à souffrir. Une année, une seule heureuse année! Est-ce donc assez? O mon Dieu! les désirs de l'homme dépassent toujours les dons que vous lui faites; cependant je ne conçois rien, dans mon enthousiasme, par-delà les félicités que j'ai goûtées; je ne pressens rien au-dessus de l'amour! Rendez-le moi…. malheureuse!…. Une telle prière n'est-elle pas impie? Ne dois-je pas la retirer, avant qu'elle soit montée jusqu'au ciel?
FRAGMENT IV.
Je me suis remise à donner exactement des leçons à mon Isore; j'avois tort envers elle; je n'ai pas assez cherché à tirer des consolations de cette pauvre petite; elle m'aime, cette affection me reste encore; pourquoi n'essayerois-je pas d'y trouver quelques soulagemens? Hélas! l'enfance fait peu de bien à la jeunesse; on éprouve comme une sorte de honte d'être dévoré par les passions violentes, à côté de cet âge innocent et calme; il s'étonne de vos peines, et ne peut comprendre les orages nés au fond du cour, quand rien autour de vous ne fait connoître la cause de vos souffrances.
Pauvre Isore! que ferai-je pour la préserver de ce que j'ai souffert? que lui dirai-je pour la fortifier contre la destinée? me résoudrai-je à ne pas l'initier aux nobles sentimens, qui nous placent comme dans une région supérieure, et nous préparent, long-temps d'avance, pour le ciel, pour notre dernier asile?
To be or not to be; that is the question,
[Être ou n'être pas, voilà quelle est la question.]
disoit Hamlet, lorsqu'il délibéroit entre la mort et la vie; mais développer son âme ou l'étouffer, l'exalter par des sentimens généreux, ou la courber sous de froids calculs, n'est-ce pas une alternative presque semblable? Cependant, quel sera le destin d'Isore? souffrira-t-elle autant que moi? Non, elle ne rencontrera pas Léonce; elle ne sera pas séparée de lui; insensée que je suis!…. Le malheur s'arrêtera-t-il à moi? d'autres peines ne saisiront-elles pas les enfans qui vont nous succéder! Les êtres distingués voudroient adapter le sort commun à leurs désirs; ils tourmentent la destinée humaine, pour la forcer à répondre à leurs voeux ardens; mais elle trompe leurs vains essais. O Dieu! que voulez vous faire de ces âmes de feu qui se dévorent elles-mêmes? A quelle pompe de la nature les destinez-vous pour victimes? Quelle vérité, quelle leçon doivent-elles servir à consacrer? dites-leur un peu de votre secret, un mot de plus, seulement un mot de plus! pour prendre courage, et pour arriver au terme sans avoir douté de la vertu. Mon Dieu! que dans le fond du coeur, un rayon de votre lumière éclaire encore celle qui a tout, perdu dans ce monde!