Ce jour m'a été plus pénible encore que tous les autres; j'ai traversé les montagnes qui séparent la France de la Suisse, elles étoient presque en entier couvertes de frimas; des sapins noirs interrompoient de distance en distance l'éclatante blancheur de la neige, et les torrens grossis se faisoient entendre dans le fond des précipices. La solitude, en hiver, ne consiste pas seulement dans l'absence des hommes, mais aussi dans le silence de la nature. Pendant les autres saisons de l'année, le chant des oiseaux, l'activité de la végétation animent la campagne, lors même qu'on n'y voit pas d'habitans; mais quand les arbres sont dépouillés, les eaux glacées, immobiles, comme les rochers dont elles pendent; quand les brouillards confondent le ciel avec le sommet des montagnes, tout rappelle l'empire de la mort; vous marchez en frémissant an milieu de ce triste monde, qui subsiste sans le secours de la vie, et semble opposer à vos douleurs son impassible repos.
Arrivée sur la hauteur d'une des rapides montagnes du Jura, et m'avançant à travers un bois de sapins sur le bord d'un précipice, je me laissois aller à considérer son immense profondeur. Un sentiment toujours plus sombre s'emparoit de moi; de quel foible mouvement, me disois-je, j'aurois besoin pour mourir! un pas, et c'en est fait. Si je vis, à quel avenir je m'expose! un pressentiment qui ne m'a jamais trompée, me dit que de nouveaux malheurs me menacent encore. Chaque jour ne m'effacera-t-il pas du souvenir de Léonce, tandis que moi, solitaire, je vais conserver dans mon sein toute la véhémence des sentimens et des douleurs!—Je me livrois à ces réflexions, penchée sur le précipice, et ne m'appuyant plus que sur une branche que j'étois prête à laisser échapper.
Dans ce moment des paysans passèrent, ils me virent vêtue de blanc au milieu de ces arbres noirs; mes cheveux détachés, et que le vent agitoit, attirèrent leur attention dans ce désert; et je les entendis vanter ma beauté dans leur langage: faut-il avouer ma foiblesse? L'admiration qu'ils exprimèrent m'inspira tout à coup une sorte de pitié pour moi-même. Je plaignis ma jeunesse, et, m'éloignant de la mort que je bravois il y avoit peu d'instans, je continuai ma route.
Quelque temps après, les postillons arrêtèrent ma voiture, pour me montrer, de la hauteur de Saint-Cergues, l'aspect du lac de Genève et du pays de Vaud; il faisoit un beau soleil; la vue de tant d'habitations, et des plaines encore vertes qui les entouroient, me causa quelques momens de plaisir; mais bientôt je remarquai que j'avois passé la borne qui sépare la Suisse de la France; je marchois pour la première fois de ma vie sur une terre étrangère.
O France! ma patrie, la sienne, séjour délicieux que je ne devois jamais quitter; France! dont le seul nom émeut si profondément tous ceux qui, dès leur enfance, ont respiré ton air si doux, et contemplé ton ciel serein! je te perds avec lui, tu es déjà plus loin que mon horizon, et comme l'infortunée Marie Stuart, il ne me reste plus qu'à invoquer les nuages que le vent chasse vers la France, pour leur demander de porter à ce que j'aime et mes regrets et mes adieux….
Me voici jetée dans un pays où je n'ai pas un soutien, pas un asile naturel; un pays, dont ma fortune seule peut m'ouvrir les chemins, et que je parcours en entier de mes regards, sans pouvoir me dire: là-bas, dans ce long espace, j'aperçois du moins encore la demeure d'un ami. Eh bien! je l'ai voulu, j'ai choisi cette contrée où je n'avois aucune relation; je n'ai pas cherché ceux qui m'aiment, ils auroient pu me demander d'être heureuse; heureuse! juste ciel!…
Léonce, Léonce! elle est seule dans l'univers, celle qui t'a quitté; mais toi, les liens de la société, les liens de famille te restent, et bientôt Matilde aura sur ton coeur les droits les plus chers. Infortunée que je suis! si j'avois été unie à toi, j'aurois connu tout le bonheur des sermens les plus passionnés et les plus purs, ton enfant eût été le mien; ah! le ciel est sur la terre! on peut épouser ce qu'on aime; ce sort devoit être le mien, et je l'ai perdu….
FRAGMENT VI.
Me voici à Lausanne, je suis dans une ville; oh! que je m'y sens seule, moi qui n'ai plus que la nature pour société! Impatiente de la revoir, hier je me promenois sur une hauteur, d'où je découvrois d'un côté l'entrée du Valais, et vers l'autre extrémité, la ville de Genève; il y avoit dans ces tableaux une grandeur imposante qui soulageoit ma douleur; je respirois plus facilement, je demandois un consolateur à ce vaste monde, qui me sembloit paisible et fier; je l'appelois, ce consolateur céleste, par mes regards et mes prières; je croyois éprouver un calme qui venoit de lui. Mais tout à coup j'ai entendu sonner sept heures; ce moment, jadis si doux pour moi, ce moment, qui m'annonçoit sa présence, passe maintenant comme tous les autres, sans espoir et sans avenir; à cette idée, les sentimens pénibles de mon cour se sont ranimés plus vivement que jamais, et j'ai hâté ma marche, ne pouvant plus supporter le repos.
Je suis descendue vers le lac; un vent impétueux l'agitoit, les vagues avançoient vers le bord, comme une puissance ennemie prête à vous engloutir; j'aimois cette fureur de la nature qui sembloit dirigée contre l'homme. Je me plaisois dans la tempête; le bruit terrible des ondes et du ciel, me prouvoit que le monde physique n'étoit pas plus en paix que mon âme.—Dans ce trouble universel, me disois-je, une force inconnue dispose de moi; livrons-lui mon misérable cour, qu'elle le déchire; mais que je sois dispensée de combattre contre elle, et que la fatalité m'entraîne comme ces feuilles détachées, que je vois s'élever en tourbillon dans les airs.