Vers le soir l'orage cessa, je remontai silencieusement vers la ville; j'entendois de toutes parts en revenant le chant des ouvriers qui retournoient dans leur ménage; je voyais des hommes, des femmes de diverses classes se hâter de se réunir en société; et si j'en jugeois d'après l'extérieur, partout il y avoit un intérêt, un mouvement, un plaisir d'exister qui sembloit accuser mon profond abattement. Peut-être qu'en effet ma raison est troublée; un caractère enthousiaste et passionné ne seroit-il qu'un premier pas vers la folie? Elle a son secret aussi, la folie, mais personne ne le devine, et chacun la tourne en dérision.
Non, mes plaintes sont injustes; non, je veux en vain me le dissimuler, ce n'est pas pour mes vertus que je souffre, c'est pour mes torts; ai-je respecté la morale et mes devoirs dans toute leur étendue? Il n'y avoit rien de vil dans mon coeur, mais n'y avoit-il rien de coupable? Devois-je revoir Léonce chaque jour, l'écouter, lui répondre, absorber pour moi seule toutes les affections de son coeur; n'étoit-il pas l'époux de Matilde; m'étoit-il permis de l'aimer? Ah Dieu! mais tant d'êtres mille fois plus condamnables vivent heureux et tranquilles, et moi, la douleur ne me laissé pas respirer un seul instant; l'ai-je donc mérité?—
L'Être suprême mesure peut-être la conduite de chaque homme d'après sa conscience! l'âme qui étoit plus délicate et plus pure, est punie pour de moindres fautes, parce qu'elle en avoit le sentiment et qu'elle l'a combattu, parce qu'elle a sacrifié sa morale à ses passions, tandis que ceux qui ne sont point avertis par leur propre cour, vivent sans réfléchir et se dégradent sans remords. Oui, je m'arrête à cette dernière pensée, mes chagrins sont un châtiment du ciel! j'expie mon amour dans cette vie; ô mon Dieu! quand aurai-je assez souffert, quand sentirai-je au fond du cour que je suis pardonnée?
Une idée m'a poursuivie depuis deux jours, comme dans le délire de la fièvre; mille fois j'ai cru sentir que je n'étois plus aimée de Léonce. Je me suis rappelée toutes les calomnies qui avoient été répandues sur moi, pendant les derniers temps que j'ai passés à Paris, et une rougeur brûlante m'a couvert le front, quand je me représentois Léonce entendant ces indignes accusations. Oh! que la calomnie est une puissance terrible! je me repens de l'avoir bravée.—Léonce, Léonce! maintenant que je suis séparée de vous, défendez-moi dans votre propre coeur.—
Combien de momens de ma vie, que je trouvois douloureux, se présentent maintenant à moi comme des jours de délices! Pourquoi me suis-je plainte, tant que Léonce habitoit près de moi? Ah! si je retournois vers lui, si je me rendois encore un moment de bonheur! j'en suis sûre, son premier mouvement, en me revoyant, seroit de me serrer dans ses bras, et mon coeur a tant besoin qu'une main chérie le soulage! Je sens dans mes veines un froid qui passeroit à l'instant même où ma tête seroit appuyée sur son sein: si je sais mourir, pourquoi ne pas le revoir? Auroit-il le temps de blâmer celle qui tomberoit sans vie à ses pieds? Quand je ne serois plus, il ne verroit en moi que mes qualités: la mort justifie toujours les âmes sensibles; l'être qui fut bon trouve, quand il a cessé de vivre, des défenseurs parmi ceux même qui l'accusoient. Et Léonce, lui qui m'a tant aimée, me regretteroit profondément; mais dois-je troubler encore son sort et celui de sa femme? non, il faut rester où je suis.
Ces cruelles incertitudes renaîtront sans cesse dans mon coeur, si je n'élève pas entre l'espérance et moi une barrière insurmontable. Suivrai-je le dessein que j'ai confié à madame d'Ervins; en aurai-je la force? et puis-je me croire permis de recourir à cet état, sans les opinions ni la foi qu'il suppose?
LETTRE PREMIÈRE.
Madame d'Ervins à Delphine.
Du couvent de Sainte-Marie, à Chaillot, ce 8 décembre 1791.
Partout où vous emmenerez Isore avec vous, ma chère Delphine, je me croirai certaine de son bonheur; je vous l'ai donnée, je la suis de mes voeux; dites-lui de penser à moi comme à une mère qui n'est plus, mais dont les prières implorent la protection du Tout-Puissant pour sa fille.