J'avois pris assez d'humeur contre toutes les affections, depuis que je ne peux plus en inspirer; Delphine est néanmoins parvenue à m'intéresser; n'imaginez pas cependant que je me laisse dominer par ce sentiment, je le ferai servir à mon bonheur; l'on ne fait pas de fautes quand on n'a plus d'espérances, car on ne hasarde plus rien. Je tiens beaucoup à conserver Delphine auprès de moi; et, comme je ne puis m'en flatter qu'en la liant à notre communauté d'une manière indissoluble, j'y ferai tout ce qu'il me sera possible: c'est seconder vos vues; et de plus, je ne pense pas qu'on puisse m'accuser de personnalité dans ce dessein; qu'arrivera-t-il à Delphine en restant au milieu du monde? ce que j'ai éprouvé; ce que toutes les belles femmes sont destinées à souffrir; elle se verra par degrés abandonnée, elle verra l'admiration qu'elle inspire se changer en pitié, et des sentimens commandés prendre la place des sentimens involontaires.

Hier, je parlois sur divers sujets avec assez de tristesse, vous savez que c'est en général à présent ma manière de sentir. Delphine m'écoutoit avec l'intérêt le plus aimable; je lui dis je ne sais quel mot qui apparemment la toucha, car tout à coup je la vis presque à genoux devant moi, me conjurer de l'aimer et de la protéger dans la vie. Le hasard avoit donné dans ce moment à sa figure une grâce nouvelle; elle étoit penchée d'une manière qui ajoutoit encore à la beauté de sa taille; sa robe s'étoit drapée comme un peintre l'auroit souhaité; et ses beaux cheveux, en tombant, avoient paré son visage du charme le plus attrayant. Vous l'avouerai-je, je me rappelai dans ce moment, que moi aussi j'avois été belle, et cette pensée m'absorba tout entière; je ne me sentis cependant aucun mouvement d'envie contre Delphine, et je désirai même plus vivement encore de la retenir auprès de moi. Elle me rend quelques-uns des plaisirs que j'ai perdus; elle me donne des témoignages d'amitié que je n'ai reçus que quand j'étois jeune; elle me joue des airs qui me plaisent; elle est malheureuse quoique jeune et belle, cela console d'être vieille et triste; il faut qu'elle reste auprès de moi.

Pourquoi la détournerois-je de se fixer ici? pourquoi ferois-je ce sacrifice? les sacrifices conviennent aux jeunes gens, ils sont entourés d'amis qui prennent parti pour eux contre eux-mêmes; mais quand on est vieille, tant de gens trouvent simple que l'on se dévoue, tant de gens l'exigent de vous, que par un mouvement assez naturel on est tenté de se faire une existence d'égoïsme, puisqu'on ne vous tient plus compte de l'oubli de vous-mêmes. Il est des qualités qu'il n'est doux d'exercer que quand les autres, s'y opposent; et croyez-moi, ma soeur, à cinquante ans personne ne nous aime autant que nous nous aimons nous-mêmes.

Vous êtes bonne de me proposer de revenir près de vous; mais nous nous rappellerions notre jeunesse ensemble, et cela fait trop de mal; j'aime mieux vivre ici, où personne ne m'a connue que telle que je suis. Je m'intéresse à vous, à votre famille; je vous servirai dans toutes les circonstances; mais je mourrai dans le couvent où je suis: j'ai vu quelque part, dans les Nuits d'Young, qu'il faut que la vieillesse se promène silencieusement sur le bord solennel du vaste Océan qu'elle doit bientôt traverser; cela m'a frappée. J'étois bien légère autrefois, à présent je n'aime que les idées sombres; je voudrois me persuader que la vie ne vaut rien pour personne, et qu'après moi l'amour, la beauté, la jeunesse, ont fini.

Vous n'avez pas ces mouvemens de tristesse, ma soeur; votre passion pour votre fils vous en a préservée; vous savez que le mien m'a abandonnée de très-bonne heure, je n'ai pu retenir aucune affection autour de moi, cependant j'en avois besoin; mais quand je les ai vues s'éloigner, un sentiment de fierté très-impérieux m'a empêchée de rien faire pour les rappeler; je me suis tracé une vie qui convient assez à mon caractère; l'extrême sévérité que j'ai établie parmi les religieuses chanoinesses qui me sont subordonnées, donne beaucoup de considération à l'abbaye que je gouverne; et vous l'avez remarqué comme moi, la considération est la seule jouissance des femmes dans leur vieillesse. Je ne pourrais pas facilement transporter en Espagne l'existence dont je jouis ici, il me faudroit plusieurs années pour préparer ce que je recueille maintenant; je ne dois donc pas songer à me réunir à vous: mais comptez toujours sur moi comme sur une soeur dévouée à tous vos intérêts, et qui partage la plupart de vos opinions, par goût et par sympathie.

LETTRE XI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

De l'abbaye du Paradis, ce 2 février.

Je ne vous ai point écrit depuis près d'un mois; j'ai voulu essayer si la vie uniforme que je mène me donneroit enfin du calme, et si, en m'interdisant de parler, même à vous, des sentimens que j'éprouve, je finirois par en être moins troublée. Hélas! tous ces sacrifices ne me réussissent point: une seule résolution pourroit plus que tant d'efforts: si je partois… si je revoyois Léonce…. Insensée que je suis! ah! c'est pour n'avoir plus ces pensées agitantes qu'il faudroit s'enchaîner ici. Madame de Ternan auroit envie de me garder pour toujours auprès d'elle; je suis sensible à ce désir; mais je ne sais pourquoi le plaisir même qu'elle trouve à me voir, ne me persuade pas qu'elle m'aime; je crains qu'il n'entre peu d'affection dans le besoin qu'elle peut avoir des autres: elle discerne parfaitement les personnes qui lui conviennent, et souhaite de les captiver; mais il semble qu'elle emploieroit le même accent pour s'assurer d'une maison qui lui plairoit, que pour retenir un ami.

Elle exerce, malgré ses défauts, un grand empire sur ceux qui l'entourent. Il y a dans ses manières une dignité qui impose, et fait mettre beaucoup de prix à ses moindres expressions de confiance et de familiarité. Je crois, cependant, que sa ressemblance avec Léonce est la principale cause de son ascendant sur moi; car, pour peu qu'on pénètre jusqu'au fond de son âme, on y trouve je ne sais quoi d'aride, qui refroidit le coeur plus disposé à s'attacher.