Hier, par exemple, j'avois joué sur ma harpe des airs qu'elle avoit entendus autrefois, et ma conversation l'intéressoit: elle me dit un mot assez mélancolique, qui m'encouragea à lui demander quels avoient été les motifs de sa retraite dans un couvent; elle hésita quelques momens, et d'un ton très-réservé, elle me tint d'abord les discours convenables à son état; cependant comme je la pressai davantage, et que j'osai lui parler de sa beauté passée:—Eh bien! me dit-elle, puisque vous vous intéressez à moi, je vous donnerai quelques lignes que j'avois écrites, non pour raconter ma vie, car, selon moi, l'histoire de toutes les femmes se ressemble, mais pour me rendre compte des motifs qui m'ont déterminée au parti que j'ai pris: cela n'est pas achevé, parce qu'on ne finit jamais ce qu'on écrit pour soi; mais il y en a assez pour satisfaire votre curiosité et pour vous prouver ma confiance.
Je vous envoie, ma soeur, ce que madame de Ternan m'a remis; il y règne une impression de tristesse qui d'abord pourroit toucher; mais en y réfléchissant, on trouve dans cette tristesse bien plus d'amour-propre que de sensibilité; vous me direz l'impression que ce singulier écrit aura produite sur vous.
Raisons qui ont déterminé Léontine de Ternan à se faire religieuse.
J'ai été fort belle, et j'ai cinquante ans; de ces deux événemens fort ordinaires, naissent toutes les impressions que j'ai éprouvées. Je ne sais pas si j'ai eu moins de raison qu'une autre, ou seulement un esprit plus observateur, plus pénétrant, et qui n'étoit pas susceptible de se conserver à lui-même des illusions; ce que je sais, c'est qu'en perdant ma jeunesse, je n'ai rien trouvé dans le monde qui pût remplir ma vie, et que je me suis sentie forcée à le quitter, parce que tous les liens qui m'y attachoient se sont relâchés comme d'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'il ne m'en soit plus resté un seul que je pusse véritablement regretter.
J'avois de l'esprit, j'en ai peut-être encore; mais on en peut difficilement juger, car cet esprit se développoit singulièrement par ma confiance dans ma figure; j'avois de l'imagination et beaucoup de gaîté, je contois d'une manière piquante, j'avois de l'humeur avec grâce, et, sûre de l'attrait que tout le monde, en me voyant, ressentoit pour moi, j'éprouvois un désir animé de plaire et une douce certitude d'y réussir; cette certitude m'inspiroit une foule d'idées et d'expressions que je n'ai jamais pu retrouver depuis.
J'avois épousé un homme bon et raisonnable, qui m'aimoit à la folie; je lui fus fidèle, plus encore, je l'avouerai, par fierté que par vertu; je voulois être soignée, suivie, adorée, et je ne voulois pas accorder à un seul homme la préférence qui étoit l'objet de l'ambition de tous. Je n'eus donc pas de torts envers mon mari, mais je fus peu occupée de lui, et par degrés il prit habitude de s'intéresser vivement aux affaires, et de se distraire des sentimens qui l'avoient absorbé pendant quelques années. J'eus deux enfans, un fils et une fille; je les ai rendus fort heureux dans leur enfance; j'ai soigné leurs plaisirs, je leur ai donné tous les maîtres qui avoient le plus de réputation, et j'ai joui de leur tendresse jusqu'à ce que l'un eût atteint dix-huit ans et l'autre seize; c'est vers cette époque que commence la nouvelle perspective de ma vie, celle qui, se rembrunissant de plus en plus, s'est enfin terminée par le genre de vie que je mène ici, et qui ressemble autant qu'il se peut à la mort.
Ma figure se conserva assez tard; néanmoins, depuis l'âge de trente ans, j'avois commencé à réfléchir sur le petit nombre d'années dont il me restoit à jouir; je m'étonnai d'une impression qui m'étoit tout-à-fait nouvelle, je craignois l'avenir au lieu de le désirer, je ne faisois plus de projets, je retenois les jours au lieu de les hâter. Je voulus devenir plus soigneuse pour mes amis; ils s'en étonnèrent, et ne m'en aimèrent pas davantage; je repris mes caprices, mon inconséquence; on n'y étoit plus préparé, et, sans que personne autour de moi se rendît compte d'aucun changement dans la nature de ses affections, je voyois déjà des différences dont personne que moi ne se doutoit encore.
Il me vint l'idée de faire des liaisons nouvelles; il me semblait qu'elles ranimeroient mon esprit et ma vie. Mais je n'avois pas en moi la faculté d'aimer ceux que je n'avois point connus dans les premières années de ma jeunesse; et, quoique ma sensibilité n'eût peut-être jamais été très-profonde, il y avoit pourtant une distance infinie entre ces affections que je commandois, et les affections involontaires qui avoient décidé mes premières amitiés. Je répétois ce que j'avois dit autrefois avec une sorte d'exactitude, pour voir si je produirois le même effet; je croyois rencontrer des caractères différens, des situations entièrement changées, tandis que tout étoit de même, excepté moi. J'avois perdu, non pas encore les charmes de la jeunesse, mais cette espérance vive, indéfinie, entraînant avec elle tous ceux qui s'unissent confusément aux nombreuses chances d'un long avenir.
Aucune de mes liaisons ne tenoit; rien ne s'arrangeoit de soi-même: toutes mes relations étoient, pour ainsi dire, faites à la main, et demandoient des soins continuels; j'en faisois trop ou trop peu pour les autres, je n'avois plus de mesure sur rien, parce qu'il n'y avoit point d'accord entre mes désirs et mes moyens; enfin, après sept ou huit ans de ces vains efforts pour obtenir de la vie ce qu'elle ne pouvoit plus me donner, je m'aperçus un jour que j'étois sensiblement changée, et je passai tout un bal sans qu'aucun homme m'adressât des complimens sur ma figure: on commença même à me parler avec ménagement des femmes jeunes et belles, et à ramener devant moi la conversation sur des sujets d'un genre plus grave; je sentis que tout étoit dit: les autres étoient enfin arrivés à découvrir ce que je prévoyois; il ne falloit plus lutter, et j'étois trop fière pour m'attacher à quelques foibles succès, que des efforts soutenus pouvoient encore faire naître.
Je n'étois cependant alors qu'à la moitié de la carrière que la nature nous destine; et je ne voyois plus un avenir, ni une espérance, ni un but qui pût me concerner moi-même. Un homme à l'âge que j'avois alors auroit pu commencer une carrière nouvelle; jusqu'à la dernière année de la plus longue vie, un homme peut espérer une occasion de gloire, et la gloire, c'est comme l'amour, une illusion délicieuse, un bonheur qui ne se compose pas comme tous ceux que la simple raison nous offre, de sacrifices et d'efforts; mais les femmes, grand Dieu! les femmes! que leur destinée est triste! à la moitié de leur vie, il ne leur reste plus que des jours insipides, pâlissans d'année en année; des jours aussi monotones que la vie matérielle, aussi douloureux que l'existence morale.