J'ai écrit à Moulins comme vous le désiriez, pour savoir ce qu'est devenu M. de Valorbe: on m'a répondu qu'on l'ignoroit; mais éloignez de voire esprit l'idée qui l'a troublé. M. de Valorbe ne sait pas où est madame d'Albémar; il est sûrement l'homme du monde à qui elle a caché le plus soigneusement le lieu de sa retraite.
LETTRE XV.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
De l'abbaye du Paradis, ce 4 mars 1792.
Je suis plus tranquille sur les terreurs que j'éprouvois, d'après ce que vous me mandez, ma chère Louise. [Cette lettre, et la plupart de celles que mademoiselle d'Albémar a écrites à madame d'Albémar, à l'abbaye du Paradis, ont été supprimées.] M. de Lebensei vous écrit qu'il est certain que Léonce n'a point encore formé de projet pour l'avenir. Hélas! il croit, me dites-vous, que Léonce ne pense à la guerre que par dégoût de la vie, et peut-être, ajoute-t-il, quand M. de Mondoville sera père, il n'éprouvera plus de tels sentimens. Ah! je le souhaite, je dois désirer même que la nouvelle affection dont il va jouir le console de ma perte.
M. de Valorbe ne cesse de me persécuter: depuis un mois que sa santé lui permet de sortir, il m'écrit, il demande à me voir, et, si madame de Ternan ne mettoit pas un grand intérêt à l'empêcher, je ne sais comment j'aurois pu jusqu'à ce jour me dispenser de le recevoir. Madame de Cerlebe, dont l'amitié m'est chère, me désole par ses sollicitations continuelles en faveur de M. de Valorbe; chaque fois qu'elle vient dans ce couvent, elle m'en parle: elle s'est persuadée, je crois, que madame de Ternan veut m'engager à prendre le voile; elle en est inquiète, et voudrait que je sortisse d'ici pour épouser M. de Valorbe. Vous aussi, ma soeur, vous avez la bonté de craindre que madame de Ternan ne me détermine à me faire religieuse; je n'y pense point à présent: je vous avoue que cette idée m'a occupée quelque temps, sans que je voulusse vous le dire; mais en observant cet état de plus près, je me suis sentie de la répugnance à imiter madame de Ternan, en prononçant des voeux sans y être appelée par des sentimens de dévotion. J'ai beau répéter à madame de Cerlebe que telle est ma résolution, elle a une si grande idée de l'ascendant que madame de Ternan peut exercer sur moi, que rien ne la rassure.
Je crois aussi qu'elle a su par M. de Valorbe mon attachement pour Léonce; la sévérité de ses principes me condamne, et elle veut essayer de m'arracher sans retour au sentiment qu'elle réprouve. Projet insensé! elle ne l'eût point formé, si j'avois osé lui parler avec confiance, si quelques mots lui avoient appris à connoître la toute-puissance du lien qu'elle voudroit briser! D'ailleurs, comme elle est très-heureuse par son père et par ses enfans, quoique son mari lui convienne très-peu, elle se persuade que je n'ai pas besoin d'aimer M. de Valorbe, pour trouver dans le mariage les jouissances qu'elle considère comme les premières de toutes, celles de la maternité: c'est, je crois, pour m'en présenter le tableau, qu'elle a mis une grande importance à ce que j'allasse voir demain la première communion de sa fille, dans l'église protestante voisine de sa campagne.
Je craignois d'abord d'y rencontrer M. de Valorbe, mais elle m'a promis qu'il n'y seroit pas, et j'ai consenti à ce qu'elle désiroit; cependant, avant de lui donner ma parole, j'ai été demander à madame de Ternan la permission de m'absenter pour un jour.—Je n'aime pas beaucoup, m'a-t-elle dit, que mes pensionnaires sortent, et il est établi qu'elles ne passeront jamais une nuit hors du couvent; mais comme vous pouvez facilement être revenue avant cinq heures du soir, je ne m'y oppose pas. Je vous prie seulement de ne pas renouveler ces visites, qui sont d'un mauvais exemple pour les autres dames, à qui je les interdis.—Cette réponse me déplut assez; je trouvai madame de Ternan trop exigeante, et je ne retirai point la demande que j'avois faite.
Vous m'écrivez, ma chère soeur, que le décret qui saisit les biens des émigrés va être porté, et que sûrement alors, M. de Valorbe ne persistera pas à refuser les offres que je lui ai déjà faites; ah! combien il me soulagera, s'il les accepte! je sentirai moins douloureusement les reproches que je me fais d'avoir été la cause de ses peines, pour prix de la reconnoissance que je lui dois. Mon excellente amie, votre délicatesse et votre bonté viennent sans cesse à mon secours.