Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 6 mars.
Je suis encore émue du spectacle dont j'ai été témoin hier; je me suis livrée aux sentimens que j'éprouvois, sans réfléchir aux projets que pouvoit avoir madame de Cerlebe, en me rendant témoin d'une scène si attendrissante; seulement, quand je l'ai quittée, elle m'a dit que sa première lettre m'apprendroit quel avoit été son dessein.
C'est une chose touchante, que les cérémonies des protestans! Ils ne s'aident pour vous émouvoir que de la religion du coeur; ils la consacrent par les souvenirs imposans d'une antiquité respectable; ils parlent à l'imagination, sans laquelle nos pensées n'acquerroient aucune grandeur, sans laquelle nos sentimens ne s'étendroient point au-delà de nous-mêmes; mais l'imagination qu'ils veulent captiver, loin de lutter avec la raison, emprunte d'elle une nouvelle force. Les terreurs absurdes, les croyances bizarres, tout ce qui rétrécit l'esprit enfin, ne sauroit développer aucune autre faculté morale; les erreurs en tout genre resserrent l'empire de l'imagination au lieu de l'agrandir; il n'y a que la vérité qui n'ait point de bornes. Notre âme n'a pas besoin de superstition, pour recevoir une impression religieuse et profonde; le ciel et la vertu, l'amour et la mort, le bonheur et la souffrance, en disent assez à l'homme, et nul n'épuisera jamais tout ce que ces idées sans terme peuvent inspirer.
J'entendis, en arrivant dans l'église, les chants des enfans qui célébroient le premier acte de fraternité, la première promesse de vertu, que d'autres enfans comme eux alloient faire en entrant dans le monde; ces voix si pures remplirent mon âme du sentiment le plus doux; quelle heureuse époque de la vie, que celle qui précède tous les remords! les années se marquent par les fautes; si l'âme restoit innocente, le temps passeroit sur nous sans nous courber. C'étoit la fille de madame de Cerlebe qui devoit communier pour la première fois; vingt jeunes filles étoient admises en même temps qu'elle à cette auguste cérémonie; elles étoient toutes couvertes d'un voile blanc, on ne voyoit point leurs jolis visages, mais on entendoit leurs douces larmes; elles quittoient l'enfance pour la jeunesse, elles devenoient responsables d'elles-mêmes, tandis que, jusqu'alors, leurs parens pouvoient encore tout pardonner et tout absoudre. Elles soulevèrent leurs voiles en approchant de la table sainte; madame de Cerlebe alors me montra sa jeune fille; ses yeux attachés sur elle réfléchissoient, pour ainsi dire, la beauté de cette enfant, et l'expression de ses regards maternels indiquoit aux étrangers les grâces et les charmes qu'elle se plaisoit à considérer.
Son fils, âgé de cinq ans, étoit assis à ses pieds; il regardoit sa mère et sa soeur, étonné de leur attendrissement, n'en comprenant point encore la cause, mais cherchant à donner à sa petite mine une expression de sérieux, puisque tous ses amis pleuroient autour de lui.
J'étois déjà vivement intéressée, lorsque le père de madame de Cerlebe arriva. Il vint s'asseoir à côté d'elle, tout le monde s'étoit levé pour le laisser passer. C'est un homme très-considéré dans son pays, pour les services éminens qu'il a rendus; ses talens et ses vertus sont généralement admirés. En le voyant, l'expression de sa physionomie me frappa: c'est le premier homme d'un âge avancé qui m'ait paru conserver dans le regard toute la vivacité, toute la délicatesse des sentimens les plus tendres; j'aurois voulu que cet homme me parlât, j'aurois cru sa mission divine, et je l'aurois choisi pour mon guide. Je ne pus, pendant le temps que dura le cérémonie, détacher mes yeux de lui; toutes les nuances de ses affections se peignoient sur son visage, comme des rayons de lumière. Père de la première et de la seconde génération qui l'entouroit, il protégeoit l'une et l'autre, et des sentimens d'une nature différente, mais sortant de la même source, repandoient l'amour et la confiance sur les enfans comme sur leur mère.
Enfin, quand il présenta la fille de sa fille à son Dieu, je vis la mère se retirer par un mouvement irréfléchi, pour laisser tomber plus directement sur son enfant la bénédiction de son père; on eût dit que, moins sûre de ses vertus, et se confiant davantage dans l'efficacité des prières paternelles, elle s'écartoit timidement, pour que son père traitât lui seul avec l'Être suprême de la destinée de son enfant. Oh! que les liens de la nature sont imposans et doux! quelle chaîne d'affection, de siècle en siècle, unit ensemble les familles! Et moi, malheureuse, je suis en dehors de cette chaîne; j'ai perdu mes parens, je n'aurai point d'enfans, et tous les sentimens de mon âme sont rassemblés sur un seul être, dont je suis séparée pour jamais!
Louise, je ne supporte cette situation qu'en me livrant tous les jours davantage à mes rêveries. Je n'ai plus, pour ainsi dire, qu'une existence idéale, ce qui m'entoure n'est de rien dans ma vie: on me parle, je réponds; mais les objets que je vois pendant le jour laissent moins de traces dans mon souvenir, que les songes de la nuit, qui m'offrent souvent son image. J'ai les yeux sans cesse fixés sur les montagnes qui séparent la Suisse de la France; il vit par-delà, mais il ne m'a point oubliée; la douceur de mes pensées me l'assure. Quand je me promène sous les voûtes de la nuit, mes regrets ne sont point amers, et s'il avoit cessé de m'aimer, le frissonnement de la mort m'en auroit avertie.
Le bien le plus précieux qui me reste encore, mon amie, c'est ma confiance dans votre coeur; il n'y a pas une de mes peines dont je n'adoucisse l'amertume, en la déposant dans votre sein.