LETTRE XVII.
Madame de Cerlebe à madame d'Albémar.
Ce 7 mars.
Ce n'est point sans dessein que je vous ai demandé d'assister à la plus douce époque de ma vie; j'espérois que les sentimens qu'elle vous inspireroit vous détourneroient des cruelles résolutions que je vous vois prête à suivre, et je me suis promis de vous exprimer avec sincérité toute la peine qu'elles me font éprouver.
Vous refusez M. de Valorbe, et vous m'avez dit vous-même que vous l'estimiez; il vous aime avec passion, vous ne m'avez point nié que ses malheurs n'eussent été causés par son amour pour vous, et qu'avant ses malheurs même, vous ne crussiez lui devoir beaucoup de reconnoissance; j'examinerai avec vous, à la fin de cette lettre, quelles sont les obligations que la délicatesse vous impose vis-àvis de lui; mais c'est sous le rapport de votre bonheur, que je veux d'abord considérer ce que vous devez faire.
Un attachement, dont j'ose vous parler la première, décide de votre vie; cet attachement est contraire à vos principes de morale, et, trop vertueuse pour vous y livrer, vous êtes assez passionnée pour y sacrifier, à vingt-deux ans, toute votre destinée, et renoncer à jamais au mariage et à la maternité. Il faut, pour attaquer cette résolution avec force, que je vous déclare d'abord que je ne crois point au bonheur de l'amour, et que je suis fermement convaincue qu'il n'existe dans le monde aucune autre jouissance durable, que celle qu'on peut tirer de l'exercice de ses devoirs. Ces maximes seroient d'une sévérité presque orgueilleuse, si je ne vous disois pas qu'il me fallut plusieurs années pour en être convaincue, et que si je n'avois pas eu pour père l'ange que vous vîtes hier présider à nos destinées, j'aurois souffert bien plus long-temps, avant de m'éclairer.
Sans entrer dans les détails de mon affection pour M. de Cerlebe, vous savez que le bonheur de ma vie intérieure n'est fondé ni sur l'amour, ni sur rien de ce qui peut lui ressembler; je suis heureuse par les sentimens qui ne trompent jamais le coeur, l'amour filial et l'amour maternel.
Dans les premiers jours de ma jeunesse, j'ai essayé de vivre dans le monde, pour y chercher l'oubli de quelques-unes de mes espérances déçues; mais, je ressentois dans ce monde une agitation semblable à celle que fait éprouver une voiture rapide, qui va plus vite que vos regards même, et vous présente des objets que vous n'avez pas le temps de considérer. Je ne pouvais me rendre compte de la durée des heures, ma vie m'était dérobée, et cet état, qui semble être celui du plus grand mouvement possible, me conduisoit cependant à la plus parfaite apathie morale; les impressions et des idées se succédoient sans laisser en moi aucune trace; il m'en restoit seulement une sorte de fièvre sans passion, de trouble sans intérêt; d'inquiétude sans objet, qui me rendoit ensuite incapable de m'occuper seule.
C'est dans cette situation, qu'une voix qui, depuis que j'existe, a toujours fait tressaillir mon coeur, sut me rappeler à moi-même; mon père me conseilla de m'établir une grande partie de l'année à la campagne, et d'élever moi-même mes enfans. Je m'ennuyai d'abord un peu de la monotonie de mes occupations; mais, par degrés, je repris la possession de moi-même, et je goûtai les plaisirs qui ne se sentent que dans le silence de tous les autres, la réflexion, l'étude, et la contemplation de la nature. Je vis que le temps divisé n'est jamais long, et que la régularité abrège tout.
Il n'y a pas un jour, parmi ceux qu'on passe dans le grand monde, où l'on n'éprouve quelques peines: misérables, si on les compte une à une; importantes, quand on considère leur influence sur l'ensemble de la destinée. Un calme doux et pur s'empare de l'âme dans la vie domestique, on est sûr de conserver jusqu'au soir la disposition du réveil; on jouit continuellement de n'avoir rien à craindre, et rien à faire pour n'avoir rien à craindre; l'existence ne repose plus sur le succès, mais sur le devoir; on goûte mieux la société des étrangers, parce qu'on se sent tout-à-fait hors de leur dépendance, et que les hommes dont on n'a pas besoin ont toujours assez d'avantages, puisqu'ils ne peuvent avoir aucun inconvénient.