Quand je regrettais l'amour, et désirois le succès, la société, la nature, tout me paroissoit mal combiné, parce que je n'avois deviné le secret de rien: je me sentois hors de l'ordre, à l'extrémité du cercle de l'existence; mais rentrée dans la morale, je suis au centre de la vie, et loin d'être agitée par le mouvement universel, je le vois tourner autour de moi sans qu'il puisse m'atteindre.
J'ai pour père un ami, le premier de mes amis; mais quand je serois seule, je pourrois trouver dans ma conscience le confident de toutes mes pensées. J'entends au dedans de moi-même la voix qui me répond; et cette voix acquiert chaque jour plus de force et de douceur. Le devoir m'ouvre tous ses trésors; et j'éprouve ce repos animé, ce repos qui n'exclut ni les idées les plus hautes, ni les affections les plus profondes, mais qui naît seulement de l'harmonie de vous-même avec la nature.
Les occupations qui ne se lient à aucune idée de devoir, vous inspirent tour à tour du dégoût ou du regret; vous vous reprochez d'être oisif; vous vous fatiguez de travailler; vous êtes en présence de vous-même, écoutant votre désir, cherchant à le bien connoître, le voyant sans cesse varier, et trouvant autant de peine à servir vos propres goûts que les volontés d'un maître étranger. Dans la route du devoir, l'incertitude n'existe plus, la satiété n'est point à redouter; car dans le sentiment de la vertu, il y a jeunesse éternelle; quelquefois on regrette encore d'autres biens; mais le coeur, content de lui-même, peut se rappeler sans amertume les plus belles espérances de la vie: s'il pense au bonheur qu'il ne peut goûter, c'est avec un sentiment dont la douceur lui tient lieu de ce qu'il a perdu.
Quelles jouissances ne trouve-t-on pas dans l'éducation de ses enfans! Ce n'est pas seulement les espérances qu'elle renferme qui vous rendent heureux, ce sont les plaisirs mêmes que la société de ces coeurs si jeunes fait éprouver; leur ignorance des peines de la vie vous gagne par degrés; vous vous laissez entraîner dans leur monde, et vous les aimez non-seulement pour ce qu'ils promettent, mais pour ce qu'ils sont déjà; leur imagination vive, leurs inépuisables goûts rafraîchissent la pensée; et si le temps que vous avez d'avance sur eux ne vous permet pas de partager tous leurs plaisirs, vous vous reposez du moins sur le spectacle de leur bonheur; l'âme d'un enfant doucement soutenue, doucement conduite par l'amitié, conserve long-temps l'empreinte divine dans toute sa pureté; ces caractères innocens, qui s'étonnent du mal, et se confient dans la pitié, vous attendrissent profondément, et renouvellent dans votre coeur les sentimens bons et purs, que les hommes et la vie avoient troublés: pouvez-vous, madame, pouvez-vous renoncer pour toujours à ces émotions délicieuses?
M. de Valorbe est un homme estimable, spirituel, digne de vous entendre. Nos destinées, sous ce rapport, seront au moins pareilles. Je l'avoue, il est un bonheur dont je jouis, et qui n'a été donné à personne sur la terre; c'est à lui peut-être que je dois mon retour aux résolutions que je vous conseille; il faut donc vous faire connoître ce sentiment, dans tout ce qu'il peut avoir de doux et de cruel.
Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talens de mon père, mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, dans ses détails comme dans son ensemble? il écarte de ma pensée tout ce qui la tourmente; il a étudié le coeur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité qu'un motif pour s'offenser plus tard, et pardonner plus tôt; s'il a de l'amour-propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la nôtre, qui seroient d'autant plus indulgens, qu'ils connoîtroient mieux toutes les inconséquences et toutes les foiblesses des hommes.
La vieillesse est rarement aimable, parce que c'est l'époque de la vie où il n'est plus possible de cacher aucun défaut; toutes les ressources pour faire illusion ont disparu; il ne reste que la réalité des sentimens et des vertus; la plupart des caractères font naufrage avant d'arriver à la fin de la vie, et l'on ne voit souvent dans les hommes âgés que des âmes avilies et troublées, habitant encore, comme des fantômes menaçans, des corps à demi ruinés; mais, quand une noble vie a préparé la vieillesse, ce n'est plus la décadence qu'elle rappelle, ce sont les premiers jours de l'immortalité.
L'homme que le temps n'a point abattu, en a reçu des présens que lui seul peut faire, une sagacité presque infaillible, une indulgence inépuisable, une sensibilité désintéressée. La tendresse que vous inspire un tel père est la plus profonde de toutes; l'affection qu'il a pour vous est d'une nature tout-à-fait divine. Il réunit sur vous seul tous les genres de sentimens; il vous protège, comme si vous étiez un enfant; vous lui plaisez, comme si vous étiez toujours jeune; il se confie à vous, comme si vous aviez atteint l'âge de maturité.
Une incertitude presque habituelle, une réserve fière se mêlent à l'amour que vous inspirent vos enfans. Ils s'élancent vers tant de plaisirs qui doivent les séparer de vous; ils sont appelés à tant de vie après votre mort, qu'une timidité délicate vous commande de ne pas trop vous livrer, en leur présence, à vos sentimens pour eux. Vous voulez attendre, au lieu de prévenir, et conserver envers cette jeunesse resplendissante la dignité que l'on doit garder avec les puissans, alors même qu'on a pour eux la plus sincère amitié! Mais il n'en est pas ainsi de la tendresse filiale, elle peut s'exprimer sans crainte; elle est si sûre de l'impression qu'elle produit!
Je ne suis pas personnelle, je crois que ma vie l'a prouvé; mais si vous saviez combien il m'est doux de me sentir environnée de l'intérêt de mon père! de ne jamais souffrir sans qu'il s'en occupe, de ne courir aucun danger sans me dire qu'il faut que je vive pour lui, moi qui suis le terme de son avenir! L'on nous assure souvent qu'on nous aime, mais peut-être est-il vrai que l'on n'est nécessaire qu'à son père? Les espérances de la vie sont prêtes à consoler tous nos contemporains de route; mais le charme enchanteur de la vieillesse qu'on aime, c'est qu'elle vous dit, c'est que l'on sait, que le vide qu'elle éprouveroit en vous perdant ne pourroit plus se combler.