Si j'étois dangereusement malade, et que je fusse loin de mon père, je serois accessible à quelques frayeurs; mais s'il étoit là, je lui abandonnerois le soin de ma vie, qui l'intéresse plus que moi. Le coeur a besoin de quelque idée merveilleuse qui le calme, et le délivre des incertitudes et des terreurs sans nombre que l'imagination fait naître; je trouve ce repos nécessaire dans la conviction où je suis que mon père porte bonheur à ma destinée: quand je dors sous son toit, je ne crains point d'être réveillée par quelques nouvelles funestes; quand l'orage descend des montagnes et gronde sur notre maison, je mène mes enfans, dans la chambre de mon père, et, réunis autour de lui, nous nous croyons sûrs de vivre, ou nous ne craignons plus la mort, qui nous frapperoit tous ensemble.
La puissance que la religion catholique a voulu donner aux prêtres, convient véritablement à l'autorité paternelle; c'est votre père qui, connoissant toute votre vie, peut être votre interprète auprès du ciel; c'est lui dont le pardon vous annonce celui d'un Dieu de bonté; c'est sur lui que vos regards se reposent avant de s'élever plus haut; c'est lui qui sera votre médiateur auprès de l'Être suprême, si, dans les jours de votre jeunesse, les passions véhémentes ont trop entraîné votre coeur.
Mais, que viens-je de vous dire, madame? n'allez-vous pas vous hâter de me répondre, que je jouis d'un bonheur qui ne vous est point accordé, et que c'est à ce bonheur seul que je dois la force de ne plus regretter l'amour. Vous ne savez donc pas quel attendrissement douloureux se mêle à ce que j'éprouve pour mon père? Croyez-moi, la nature n'a pas voulu que le premier objet de nos affections nous précédât de tant d'années dans la vie, et tout ce qu'elle n'a pas voulu fait mal. Chaque fois que mon père, ou par ses actions, ou par ses paroles, pénètre mon âme d'un sentiment indéfinissable de reconnoissance et de tendresse, une pensée foudroyante s'élève et me menace; elle change en douleur mes mouvemens les plus tendres, et ne me permet d'autre espoir que cette incertitude de la destinée, qui laisse errer la mort sur tous les âges.
Non, il vaut mieux, dans la route du devoir, n'être pas assaillie par des affections si fortes; elles vous attendrissent trop profondément, elles vous détournent du but où vous devez arriver, elles vous accoutument à des jouissances qui ne dépendent pas de vous, et que l'exercice le plus pur de la morale ne peut pas vous assurer. Vous vous sentez exposée à ces douleurs déchirantes, dont l'accomplissement habituel des devoirs doit préserver; et si le malheur vous atteignoit, vous ne pourriez plus répondre de vous-même.
Pour vous, madame, vous auriez dans votre famille moins de bonheur, mais moins de craintes; et vous rempliriez la douce intention de la nature, en reposant votre affection tout entière sur vos enfans, sur ces amis qui doivent nous survivre. Acceptez cet avenir, madame; éloignez de vous les chimères qui troublent votre destinée; elle sera bien plus malheureuse, si vous avez à vous reprocher le désespoir, peut-être la mort d'un honnête homme.
M. de Valorbe souffre à cause de vous toutes les infortunes de la terre; ce n'est pas, je le sais, vous détourner de vous unir à lui, que de vous peindre l'amertume de son sort. Ses biens vont être séquestrés en France, et ses créanciers le poursuivent ici; je sais que vous lui avez offert, avec une grande générosité, de disposer de votre fortune; mais rien ne pourra l'y faire consentir si vous lui refusez votre main; un de ces jours il sera jeté dans quelque prison, et il mourra; car, dans l'état déplorable de sa santé, il ne pourroit supporter une telle situation sans périr.
Vous exercez sur lui un empire presque surnaturel; je le vois passer de la vie à la mort, sur un mot que je lui dis, qui relève ou détruit ses espérances; ce n'est point pour répéter le langage ordinaire aux amans, c'est pour vous préserver d'un grand malheur que je vous annonce que M. de Valorbe ne survivra pas à la perte de toute espérance; et combien ne le regretterez-vous pas alors! Il ne vous touche pas maintenant, parce que vous redoutez ses instances; mais quand il n'existera plus, votre imagination sera pour lui, et vous vous reprocherez son sort. Contentez-vous d'être passionnément aimée; c'est encore un beau lot dans la vie, quand seulement on peut estimer celui qui nous adore.
Dans quelques années, fussiez-vous unie à l'homme que vous aimez, votre sentiment finiroit par ressembler à ce que vous éprouveriez maintenant pour M. de Valorbe; ne vous est-il pas possible de vous transporter par la réflexion à cette époque? La morale nous rend l'avenir présent, c'est une de ses plus heureuses puissances; exercez-la pour votre bonheur, exercez-la pour sauver la vie à celui qui l'avoit conservée à M. d'Albémar.
Je ne répéterai point les excuses que je vous dois pour cette lettre; je sais que mon amitié, ma considération pour vous, me l'ont inspirée; je me confie dans l'impression que fait toujours la vérité sur un caractère tel que le vôtre.